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Point de vue de l’Église sur Mahomet


Si l’on considère Mahomet du point de vue de l’Évangile rétabli, on peut apprécier davantage l’amour de notre Père céleste envers ses enfants de toutes les nations.
Il y a quelques années, j’ai reçu un appel téléphonique de deux membres de l’Église des États-Unis qui avaient fait la connaissance d’un voisin musulman qui venait du Pakistan. Lorsqu’ils lui ont raconté l’histoire de la première vision de Joseph Smith, sa réaction les a surpris. Après leur avoir précisé que les Musulmans ne reconnaissent aucun prophète après Mahomet, il a dit que l’histoire de Joseph Smith présentait des similitudes avec celle de Mahomet. Il a déclaré : « Nous croyons que Mahomet a vu un messager de Dieu qui l’a informé de son nouvel appel de prophète. Il a reçu la révélation de nouvelles Écritures contenant la parole de Dieu pour l’humanité et il a fondé une communauté de croyants qui s’est développée jusqu’à devenir l’une des grandes religions du monde. » Ne connaissant pas grand chose sur les musulmans, sur l’islam* ou sur Mahomet, ces membres ne savaient pas trop comment répondre.
Les questions qui ont été soulevées lors de cette expérience nous amènent à une réflexion plus large, qui est pertinente pour tous les saints des derniers jours, étant donné que l’Église est présente dans le monde entier et que les sociétés dans lesquelles nous vivons tous sont de plus en plus diversifiées : Quelle doit être l’attitude d’un saint des derniers jours vis-à-vis des autres religions qui affirment avoir des prophètes, des Écritures, des visions ou des miracles inspirés par Dieu ? Les renseignements suivants peuvent être utiles, ils sont basés sur une compréhension de l’Évangile que j’ai acquise au fil des ans, en étudiant des sociétés musulmanes et en vivant dans des pays musulmans. Si l’on considère le rôle de Mahomet dans l’Histoire religieuse du point de vue de l’Évangile rétabli, cela permet d’avoir une bonne compréhension de l’un des chefs spirituels qui ont eu le plus d’influence dans l’Histoire. Cela nous permet également d’apprécier l’amour de notre Père céleste envers ses enfants de toutes les nations et cela nous donne des principes qui peuvent nous aider à entretenir des relations positives avec des amis ou des voisins d’autres confessions.

Quelques Réflexions Sur Les Relations Avec Les Personnes de Religions Différentes

Gordon B. Hinckley incite constamment au dialogue et au respect mutuel dans les relations avec les personnes de religions différentes. Il a exhorté les membres de l’Église à « cultiver un esprit de profonde reconnaissance » envers les personnes qui n’ont pas les mêmes convictions religieuses, politiques ou philosophiques. Il a ajouté que cela ne nous oblige, en aucune façon, à renoncer à notre théologie. Il a fait cette recommandation : « Respectez les opinions et les sentiments des autres. Reconnaissez leurs vertus ; ne cherchez pas leurs défauts. Cherchez les points forts et les vertus, et vous trouverez la force et les vertus qui vous aideront dans votre propre vie 1  ».
L’accent que le président Hinckley met sur le développement de la compréhension entre personnes de religions différentes, est basé sur les principes fondamentaux de l’Évangile que Jésus-Christ, les prophètes des temps anciens et les prophètes modernes ont enseignés : l’humilité, la charité, le respect de la vérité éternelle et la conscience que Dieu aime tout le monde. Le Sauveur a affirmé à plusieurs reprises que notre Père céleste se soucie infiniment du bien-être de chacun de ses fils et de chacune de ses filles, comme dans la parabole de la brebis perdue (voir Luc 15). Dans la parabole du bon Samaritain, il a enseigné que l’une des clefs pour être un vrai disciple est de traiter les autres avec gentillesse et compassion, malgré les différences politiques, ethniques ou religieuses (voir Luc 10:25-37). Il a dénoncé l’intolérance et la rivalité entre les groupes religieux et la tendance à se vanter de ses propres vertus et à rabaisser la spiritualité des autres. Dans sa parabole destinée aux « personnes qui se persuadaient d’être justes et qui méprisaient les autres », Jésus a condamné l’orgueil du Pharisien qui priait ainsi : « O Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes » et il a loué l’humilité du péager qui implorait : « O Dieu, sois apaisé envers moi, pécheur » (voir Luc 18:9-14).
Nous apprenons dans le Livre de Mormon que notre Père céleste « se souvient de tous les peuples, dans quelque pays qu’ils soient ; … et ses entrailles de miséricorde sont sur toute la terre » (Alma 26:37 ; voir aussi 1 Néphi 1:14). Parce qu’il aime tous ses enfants, le Seigneur leur donne une lumière spirituelle pour les guider et enrichir leur vie. Orson F. Whitney (1855-1931), du Collège des douze apôtres, a déclaré que Dieu « n’utilise pas seulement son peuple de l’alliance, mais aussi d’autres peuples, pour accomplir une œuvre prodigieuse, magnifique et en même temps trop ardue pour qu’une petite poignée de saints suffisent pour l’accomplir 2  ».
B. H. Roberts (1857-1933), des soixante-dix, a également parlé de ce point de doctrine : « L’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours est établie pour l’instruction des hommes, et c’est l’un des moyens que Dieu utilise pour faire connaître la vérité, mais il ne se limite pas à cette institution pour accomplir ce but, il n’est pas limité en temps ni en lieu. Dieu suscite ici et là, parmi tous les enfants des hommes, des sages et des prophètes qui sont de leur propre langue et de leur propre nationalité et qui parlent aux gens de façon à ce qu’ils comprennent. … Tous les grands maîtres sont des serviteurs de Dieu ; dans tous les pays et à toutes les époques. Ce sont des hommes inspirés, choisis pour instruire les enfants de Dieu, selon les conditions dans lesquelles ils vivent 3 . »
Joseph Smith (1805-1844) a souvent parlé de ce thème de l’amour universel de Dieu et de la nécessité qui en découle de rester ouvert à toutes les sources de la lumière et de la connaissance divine qui nous sont disponibles. Il a déclaré : « L’un des grands principes fondamentaux du ‹mormonisme› c’est de recevoir la vérité d’où qu’elle vienne 4 . » Le prophète a exhorté les membres de l’Église à « rassembler tous les principes bons et vrais qui existent dans le monde et à les chérir 5 . »
Les dirigeants de l’Église incitent continuellement les membres à entretenir des relations positives avec les personnes de religions différentes en reconnaissant la vérité spirituelle que les autres possèdent et en mettant l’accent sur les similarités entre les croyances et les modes de vie. Les dirigeants de l’Église nous enseignent à exprimer notre désaccord aimablement. Bruce R. McConkie (1915-1985), du Collège des douze apôtres, a parlé de ce sujet aux saints des derniers jours et aux membres d’autres Églises lors d’une conférence interrégionale à Tahiti : « Gardez toute la vérité et tout le bien que vous avez déjà. N’abandonnez aucun principe bon ou juste. Ne tournez le dos à aucune norme du passé qui soit bonne, juste et vraie. Nous croyons en toute vérité qui existe dans toute Église dans le monde. Mais nous disons aussi aux hommes : Venez et acceptez la lumière supplémentaire et la vérité que Dieu a rétablie de nos jours. Plus grande est la vérité que nous avons, plus grande sera notre joie dès maintenant ; plus nous recevons de vérité, plus grande est notre récompense dans l’éternité 6 . »
Lors de la conférence générale d’octobre 1991, Howard W. Hunter, alors président du Collège des douze apôtres, a déclaré : « Nous, membres de l’Église de Jésus-Christ, nous cherchons à rassembler toute vérité. Nous cherchons à élargir le cercle de l’amour et de la compréhension parmi tous les peuples de la terre. Ainsi, nous nous efforçons d’établir la paix et le bonheur, non seulement dans la chrétienté mais aussi parmi tous les hommes 7 . »
De même, Russell M. Nelson, du Collège des douze apôtres, a cité une déclaration publique faite par la Première Présidence et le Collège des douze apôtres, en octobre 1992, invitant « tous les habitants de la terre à renouveler leur engagement par rapport aux idéaux traditionnels de la tolérance et du respect réciproque. » Elle ajoutait : « Nous croyons sincèrement que si nous nous traitons mutuellement avec considération et compassion, nous nous apercevrons que nous pouvons tous coexister dans la paix, malgré nos différences les plus grandes. » Puis il a ajouté : « Cette déclaration est la réaffirmation contemporaine de l’invitation à la tolérance lancée par le prophète Joseph au siècle dernier. Si nous sommes unis nous pourrons agir. Ensemble, nous pourrons résister, intolérants envers les transgressions mais tolérants envers notre prochain en ce qui concerne les différences qu’il tient pour sacrées. Nos frères et sœurs bien-aimés dans le monde entier sont tous des enfants de Dieu 8 . »

Intérêt de L’église Pour Mahomet

L’un des exemples notables de l’effort de l’Église pour chérir les principes vrais est l’admiration que les dirigeants de l’Église ont exprimée au fil des ans envers les contributions spirituelles de Mahomet.
Dès 1855, à une époque où la littérature chrétienne tournait généralement en dérision Mahomet, George A. Smith (1817-1875) et Parley P. Pratt (1807-1857), du Collège des douze apôtres, ont fait un long sermon qui manifestait une compréhension exacte et mesurée de l’histoire de l’islam et disait beaucoup de bien des qualités de dirigeants de Mahomet. Frère Smith a fait observer que Mahomet était « descendant d’Abraham et que Dieu l’avait sans aucun doute suscité dans le but » de prêcher contre l’idolâtrie. Il compatissait avec le sort des musulmans, à propos de qui on avait du mal à écrire « un récit correct », comme pour les saints des derniers jours. Frère Pratt a ensuite pris la parole et a exprimé son admiration pour les enseignements de Mahomet, affirmant que « dans l’ensemble… [les musulmans] ont plus de moralité et de meilleures institutions que beaucoup de pays chrétiens 9  ».
L’appréciation de l’Église pour le rôle de Mahomet dans l’Histoire peut se lire dans la déclaration de 1978 de la Première Présidence sur l’amour de Dieu envers toute l’humanité. Cette déclaration compte Mahomet parmi les « grands chefs religieux du monde » qui ont reçu « une portion de la lumière divine » et elle affirme que « des vérités morales… ont été données par Dieu [à ces dirigeants] pour instruire des nations entières et pour apporter un degré supérieur de compréhension à chaque être humain 10  ».
Lors des dernières années, le respect du patrimoine spirituel de Mahomet et des valeurs religieuses de la communauté musulmane a conduit les saints des derniers jours et les musulmans du monde entier à avoir de plus en plus de contacts et à coopérer davantage. Cette coopération est due, en partie, à la présence d’assemblées de saints des derniers jours dans des régions telles que le littoral Est de la Méditerranée, l’Afrique du Nord, le golf Persique et l’Asie du Sud-Est. L’Église respecte les lois et les traditions musulmanes qui interdisent la conversion des musulmans à d’autres religions. Elle a donc adopté une politique de non-prosélytisme dans les pays musulmans du Moyen-Orient.
Cependant, les exemples de dialogue et de coopération sont nombreux, comme les visites de dignitaires musulmans au siège de l’Église à Salt Lake City ; l’utilisation des conserveries de l’Église par des musulmans, pour produire des aliments halal (purifiés par un rituel) ; l’aide humanitaire et l’aide de première urgence de l’Église destinées à des régions majoritairement musulmanes, notamment la Jordanie, le Kosovo et la Turquie ; les accords universitaires entre l’Université Brigham Young et divers établissements universitaires et gouvernementaux du monde musulman ; l’existence de l’Association des Étudiants Musulmans de l’Université Brigham Young ; et le nombre croissant d’exemples de collaboration entre l’Église et des organisations musulmanes pour la sauvegarde des valeurs familiales traditionnelles dans le monde entier 11 . Récemment lancée, la publication de la Islamic Translation Series (collection d’ouvrages islamiques traduits en anglais), est parrainée par l’université Brigham Young et par l’Église, et a engendré d’importants échanges entre des autorités musulmanes et des dirigeants de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours. Un ambassadeur musulman aux Nations Unis a prédit que cette collection d’ouvrages traduits « jouera un rôle positif dans l’effort de l’Occident pour acquérir une meilleure compréhension de l’Islam 12  ».
Ces exemples d’interaction entre saints des derniers jours et musulmans, en plus de l’installation de deux grands centres d’échanges universitaires et culturels au Moyen-Orient, en 1989 (à Jérusalem et à Amman), reflètent le respect traditionnel pour l’Islam dont les dirigeants de l’Église ont fait preuve dès le début de l’Église. Ces actions sont des preuves tangibles de l’effort que l’Église fait pour promouvoir une meilleure compréhension du monde musulman et témoignent du rôle de plus en plus prépondérant de l’Église dans la volonté de combler le fossé qui existe depuis longtemps entre musulmans et chrétiens. Conscient des points communs entre les musulmans et les saints des derniers jours, un membre du Conseil des ministres égyptien a dit à Howard W. Hunter, du Collège des douze apôtres : « Si on arrive un jour à combler le fossé entre le christianisme et l’islam, cela se fera nécessairement par l’Église mormone 13 . »

Vie de Mahomet

Qui donc était Mahomet et qu’est-ce qui, dans sa vie et dans ses enseignements, a mérité l’intérêt et l’admiration des dirigeants de l’Église ? Quelle force et quelles vertus pouvons-nous retirer de l’expérience musulmane pour notre propre vie spirituelle, comme le suggère le président Hinckley ?
À l’aube du 21èmesiècle, l’islam est l’une des plus grandes religions du monde et l’une de celles qui progressent le plus rapidement. On compte actuellement plus d’un milliard de musulmans (presque un cinquième de la population mondiale). Les musulmans vivent pour la plupart en Asie du sud-est, dans le sous-continent indien, au Moyen-Orient, en Afrique du Nord, et ils sont également nombreux en Europe et en Amérique du Nord. Certaines prévisions estiment que l’islam sera la religion qui comptera le plus d’adeptes dans le monde pendant la première moitié de ce nouveau siècle. Les origines de cette religion dynamique et méconnue, pour certains, remontent aux modestes débuts et à l’œuvre fondatrice de Mahomet, il y a quatorze siècles. Les musulmans considèrent que Mahomet est le dernier de la longue succession de prophètes que Dieu a envoyés pour enseigner l’islam au monde.
Mahomet (en Arabe « loué ») est né en 570 è.c. 14 à La Mecque, ville prospère qui était un centre de commerce par caravane et de pèlerinage religieux au Nord-Ouest de la péninsule arabique. Devenu orphelin dans sa petite enfance, il a vécu dans la pauvreté pendant sa jeunesse. Il était gardien de troupeau pour sa famille et ses voisins, ce qui lui donnait amplement le temps d’être seul pour méditer sur les grandes questions de la vie. Dans sa communauté, Mahomet a acquis la réputation d’être un arbitre de confiance et un conciliateur, comme le montre le récit suivant :
« À un moment donné, les Quraish [la tribu de Mahomet] ont décidé de reconstruire la Ka`ba [lieu saint] en replaçant les pierres au-dessus des fondations. Ils voulaient placer la pierre noire à l’un des coins mais ils n’arrivaient pas à décider qui aurait l’honneur de le faire. Ils se seraient violemment disputés si le jeune homme [Mahomet], qu’ils admiraient tous et en qui ils avaient confiance, n’était pas passé par là. Ils [lui] ont demandé… de régler le litige. Il leur a dit d’étendre un grand manteau et d’y placer la pierre noire au centre. C’est ce qu’ils ont fait. Puis il a demandé à un homme de chacun des quatre clans qui se disputaient de tenir un coin du manteau. De cette façon, ils ont tous eus l’honneur de porter la pierre 15 . »
À l’âge de 25 ans, Muhammad a épousé une veuve, Khadija, qui avait 15 ans de plus que lui et qui avait fait fortune dans le commerce par caravane. Elle connaissait sa réputation d’homme honnête et travailleur et c’est elle qui l’a demandé en mariage. Ce mariage s’est avéré être un mariage heureux. Quatre filles et deux garçons en sont nés. Pendant les quinze années suivantes, Mahomet s’est employé à gérer l’entreprise familiale avec Khadija et à élever leurs enfants. Au cours de cette période, il se retirait souvent dans le désert pour être seul pour prier, méditer et adorer. Il était mécontent de la corruption, de l’idolâtrie et des injustices sociales qui sévissaient à La Mecque. Il était en quête d’une vérité supérieure qui lui apporterait, à lui et à son peuple, la paix, la justice et le bien-être spirituel.
En 610 è.c., à l’âge de 40 ans, sa quête et sa préparation spirituelles ont atteint leur apogée. Selon l’histoire de l’islam, alors que Mahomet priait et méditait un soir sur le Mont Hira près de La Mecque, l’ange Gabriel lui est apparu pour lui donner un message de Dieu (en Arabe Allah ) 16 . À trois reprises, l’ange a commandé à Mahomet : « Récite : Au nom de ton Seigneur qui a créé, qui a créé l’homme d’un caillot. Récite : Ton Seigneur est le Très Généreux, qui a enseigné par la plume, a enseigné à l’homme ce qu’il ne savait pas » (Le Coran, sourate 96, v.1-5) 17 .
Mahomet a déclaré avoir reçu pendant 22 ans, de 610 è.c. à son décès en 632, des communications venant d’Allah, par l’intermédiaire de l’ange Gabriel, qu’il a mémorisées et récitées à ses disciples. Les musulmans appellent l’ensemble de ces récitations de la pensée et de la volonté d’Allah : al-Qo`ran (« récitation »). Cependant, les enseignements de Mahomet contre l’idolâtrie, le polythéisme, l’infanticide des filles, et d’autres corruptions religieuses et sociales ont rencontré une violente opposition à La Mecque. On a rejeté son message au début de sa période de prédication à La Mecque, et Mahomet et sa jeune communauté de convertis, essentiellement constituée de quelques membres de sa famille et de quelques amis proches, ont été rejetés, persécutés et même torturés.
Puis un groupe d’homme est venu de la ville de Yathrib pour demander à Mahomet de servir d’arbitre pour régler les disputes qui ruinaient leur ville. Mahomet y a vu l’occasion de soulager les souffrances de ses disciples et il a accepté de quitter La Mecque. Il a d’abord envoyé ses disciples puis il s’est lui-même rendu dans cette ville, qui allait dorénavant s’appeler Madinat an-Nabi (« Ville du prophète ») ou simplement Médine. Cette émigration (en Arabe Hijra [hégire]), de La Mecque à Médine, a eu lieu en 622 è.c., année qui marque le début du calendrier de l’hégire musulman. Les musulmans ont vu en l’Hijra une date charnière de la vie du prophète et un tournant dans la nature de la communauté musulmane. De prédicateur rejeté, Mahomet est devenu homme d’État, législateur, juge, éducateur et dirigeant militaire. À Médine, les musulmans étaient libres d’établir leur communauté en sécurité, de développer des institutions de gouvernement et d’éducation, et de devenir une communauté prospère, contrairement à leur situation à La Mecque, où ils étaient une minorité religieuse persécutée.
Quelques années après l’Hijra, Mahomet a pu retourner à La Mecque, où l’on a progressivement adopté ses enseignements. De nos jours, les musulmans considèrent La Mecque comme le grand centre spirituel de l’Islam et la ville la plus sainte, devant Médine et Jérusalem, en troisième position.
En 632, à l’âge de 62 ans, Mahomet est mort de façon inattendue après une courte fièvre. En tous points, Mahomet a eu un succès phénoménal, même si son nom et sa contribution ont été sujets à controverse en occident. Cependant, durant la deuxième moitié du 20èmesiècle, les historiens non-musulmans sont devenus plus objectifs et plus élogieux. Ils ont reconnu que l’œuvre de Mahomet dans les domaines politique et religieux lui fait mériter une place parmi les personnages qui ont eu le plus d’influence dans l’Histoire.
Contrairement au stéréotype du monde occidental qui considère que Mahomet est un ennemi des Chrétiens, les sources musulmanes le décrivent comme un homme qui était toujours humble, bienveillant, doté d’humour, généreux et qui avait des goûts simples. Il souriait souvent, mais on dit qu’il riait rarement. Un hadith (recueil des paroles et des actes de Mahomet) bien connu, raconte en effet : « Si vous saviez ce que je sais, vous pleureriez beaucoup et vous ririez peu. » L’histoire suivante illustre bien son humour : « Un jour une dame avancée en âge est venue le voir pour lui demander si les vieilles femmes misérables allaient aussi au Paradis. ‹Non, a-t-il répondu, il n’y a pas de vieilles femmes au Paradis !› Puis, regardant son visage marqué par le chagrin, il a dit en souriant : ‹Elles seront toutes transformées au Paradis, car il n’y a là que la jeunesse pour tous !› »
Il dispensait des conseils sages et pratiques à ses disciples. Lorsqu’un homme lui demanda s’il fallait qu’il attache son chameau, puisqu’il mettait sa confiance en l’aide et la protection de Dieu, Mahomet répondit : « Attache-le d’abord, et ensuite fais confiance à Dieu. » Certains récits indiquent que la famille de Mahomet était pauvre et avait souvent faim. Elle ne pouvait parfois manger que du pain sec. Sa déclaration faqri fakhri : « Ma pauvreté est ma fierté », montre qu’il tirait du plaisir des choses simples. Par la suite, les ascètes musulmans ont fait de cette expression leur devise. Il avait une tendresse particulière pour les enfants et permettait à ses deux petits-fils de monter sur son dos lorsqu’il faisait sa prière. Un homme l’a un jour critiqué d’avoir embrassé son petit-fils, Hasan, lui disant : « J’ai dix garçons et je ne les ai jamais embrassés. » Mahomet a répondu : « Celui qui ne montre pas de miséricorde ne recevra pas de miséricorde 18 . »
Dans son dernier discours à la mosquée de Médine, le jour de sa mort, Mahomet a fait preuve d’humilité et de magnanimité en faisant ses adieux à sa communauté, après plus de trente ans de sacrifice pour elle : « Si j’ai blessé l’honneur de quelqu’un, je suis prêt à répondre de cela. Si j’ai injustement infligé une souffrance corporelle à quelqu’un, j’accepte de payer le châtiment. Si je dois quelque chose à quelqu’un, voilà mes biens, qu’il se serve… Personne ne devrait dire : ‹J’ai peur de l’inimitié et de la rancœur du messager de Dieu.› Je ne garde rancune à personne. Ces choses sont répugnantes à ma nature et à mon tempérament. Je les abhorre 19 . »
Avec cette vision de Mahomet à l’esprit, nous pouvons comprendre pourquoi les musulmans bénissent fréquemment son nom, l’évoquent dans leurs conversations et célèbrent le jour de sa naissance. Les musulmans pieux s’efforcent de suivre son exemple dans tous les aspects de la vie : la façon de s’habiller, les soins de toilette, les bonnes manières à table, les rituels religieux et la bienveillance envers autrui.

Enseignements de Mahomet

La vie du musulman repose sur cinq principes fondamentaux qui sont présentés en termes généraux dans le Coran et qui sont exposés dans les enseignements et les règles traditionnelles (en Arabe sunna ) de Mahomet. Ces cinq piliers sont la profession de foi, la prière, l’aumône, le jeûne et le pèlerinage à La Mecque. Pour illustrer la façon dont Mahomet enseignait et son rôle capital dans la vie musulmane, voici quelques enseignements qu’il a donnés sur le don charitable et le jeûne.
Le principe de l’aumône est destiné à prendre soin des pauvres et à favoriser la compassion parmi la communauté de croyants. Le Coran indique que ce sont la charité et la compassion, non l’observance machinale des rituels, qui déterminent la dignité aux yeux de Dieu (S. 2, v. 177). Les paroles de Mahomet enseignent clairement la pratique de la charité :
« Aucun d’entre vous ne croit [vraiment] jusqu’à ce qu’il souhaite pour son frère ce qu’il souhaite pour lui-même. »
« Le corps entier de chacun doit pratiquer la charité tous les jours où le soleil se lève : agir équitablement entre deux personnes est un acte de charité ; aider un homme à monter sur sa monture, où hisser ses affaires sur sa monture est un acte de charité ; une bonne parole est un acte de charité ; tous les pas que l’on fait pour aller prier sont des actes de charité ; enlever un objet dangereux de la route est un acte de charité. »
« La charité éteint le péché comme l’eau éteint le feu. »
« Sourire à autrui est un acte de charité. »
« Celui qui dort l’estomac plein en sachant que son voisin a faim [n’est pas croyant] 20 . »
Les musulmans considèrent que le but du jeûne est double : apporter un état d’humilité et livrer son âme à Dieu, et favoriser la compassion envers les pauvres de la communauté et prendre soin d’eux. Ainsi, le jeûne et l’aumône vont de pair : le renoncement à soi ne peut être complet sans le don de soi.
J’ai repensé à ce principe en vigueur parmi les musulmans et à la grande influence de l’exemple de Mahomet dans leur vie, lorsque je vivais au Caire, en Égypte, pendant le mois sacré de jeûne, le mois du Ramadan 21 . Un ami musulman, Nabil, nous a invités, ma famille et moi, à un repas en famille, le soir, à la rupture du jeûne. Lorsque nous sommes entrés dans son modeste appartement, dans l’un des quartiers les plus pauvres du Caire, j’ai remarqué que beaucoup de femmes se trouvaient dans une pièce, avec leurs enfants. Ils étaient tous assis par terre. De la nourriture était disposée devant eux sur une nappe. Ils attendaient calmement l’appel à la prière qui marque, chaque jour, la fin du jeûne. Lorsque j’ai demandé si ces personnes étaient de sa famille, Nabil a répondu : « Non, je ne connais aucun d’entre eux. Nous avons l’habitude d’inviter des inconnus dans la rue qui ne peuvent pas se permettre d’acheter de la bonne nourriture, à manger notre repas du Ramadan avec nous. Nous faisons cela parce que c’était l’une des coutumes de notre prophète, Mahomet. »
La générosité et la compassion de mon ami musulman pour les pauvres m’ont beaucoup touché. Cela m’a beaucoup ému de le voir mettre en pratique un principe que j’avais appris dans la Bible des années auparavant mais dont j’avais rarement été témoin : « Lorsque tu donnes à dîner ou à souper, ne convie pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni des voisins riches… mais lorsque tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles. Et tu seras heureux, puisqu’ils n’ont pas de quoi te rétribuer » (Luc 14:12-14).

Point de Vue Des Saints Des Derniers Jours

Alors comment les saints des derniers jours peuvent-ils considérer les musulmans ? La meilleure attitude consiste à reconnaître les vérités et les valeurs que nous avons en commun avec nos frères et sœurs musulmans, tout en reconnaissant poliment qu’il existe des différences théologiques. Il est certain que les saints des derniers jours n’acceptent pas les enseignements de l’islam qui rejettent la divinité de Jésus-Christ, la nécessité de prophètes modernes ou le principe de la progression éternelle. Mais en étant humbles et réceptifs à la lumière spirituelle, où que nous la trouvions, nous pouvons retirer beaucoup de la perception des musulmans et soutenir les similarités telles que la croyance en la foi, la prière, le jeûne, le repentir, la compassion, la pudeur et la famille, croyances qui sont les pierres angulaires de la spiritualité individuelle et de la vie en collectivité 22 .
Lors d’une réunion avec des dignitaires musulmans, Neal A. Maxwell, du Collège des douze apôtres, a insisté sur l’héritage spirituel commun des mormons et des musulmans. Après avoir cité un verset du Coran, il a déclaré : « Dieu est la source de la lumière dans le ciel et sur la terre. Nous croyons cela tout comme vous. Nous résistons au monde séculier. Nous croyons, comme vous, que la vie a un sens… Nous révérons l’institution de la famille… Nous saluons votre intérêt pour l’institution de la famille… Le respect mutuel, l’amitié, et l’amour sont précieux dans le monde d’aujourd’hui. Nous éprouvons ces sentiments envers nos frères et nos sœurs musulmans. L’amour n’a jamais besoin de visa. Il traverse toutes les frontières et rapproche les générations et les cultures 23 . »
Dans l’une de ces déclarations les plus éloquentes sur la tolérance et la compassion, Joseph Smith a incité les saints à élargir leur vision de la famille humaine, à voir les personnes qui ont une foi et une culture différentes comme notre Père céleste les voit et non selon les « idées étroites et mesquines des hommes ». Il a enseigné que le Père tiendra compte des conditions personnelles, politiques et sociales au jour dernier et qu’il rendra un jugement final selon sa perspective divine miséricordieuse qui dépasse notre compréhension humaine limitée.
Il a ajouté : « Mais tandis qu’une partie du genre humain juge et condamne impitoyablement l’autre, le Père suprême de l’univers contemple la famille humaine tout entière avec un souci et une considération paternels ; il la considère comme sa postérité et sans aucun de ces sentiments mesquins qui influencent les enfants des hommes, ‹fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes›. Il tient en main les rênes du jugement ; c’est un législateur sage et il jugera tous les hommes, non pas selon les idées étroites et mesquines des hommes, mais ‹selon le bien ou le mal qu’ils auront fait, étant dans leur corps›, que ces œuvres aient été accomplies en Angleterre, en Amérique, en Espagne, en Turquie ou en Inde. Il jugera les hommes ‹non pas selon ce qu’ils n’ont pas, mais selon ce qu’ils ont›, ceux qui ont vécu sans loi seront jugés sans loi et ceux qui ont une loi seront jugés par cette loi. Nous ne devons pas douter de la sagesse et de l’intelligence du grand Jéhovah ; il distribuera les jugements ou la miséricorde à toutes les nations selon leur mérite respectif, leurs moyens d’obtenir de la connaissance, les lois par lesquelles elles sont gouvernées, les facilités qui leur sont données d’obtenir des renseignements corrects et ses desseins impénétrables concernant la famille humaine ; et quand les desseins de Dieu seront manifestés et que le voile de l’avenir sera retiré, nous devrons tous finalement confesser que le Juge de toute la terre a bien agi 24 . »
En réponse aux questions sur les relations de l’Église avec les autres religions, je me réjouis de dire que nous appartenons à une Église qui soutient les vérités enseignées par Mahomet et d’autres grands maîtres, réformateurs ou fondateurs religieux. Nous reconnaissons la bonté qui émane de la vie de personnes qui appartiennent à d’autres communautés religieuses. Nous ne renonçons pas aux vérités éternelles révélées de l’Évangile rétabli, mais nous nous efforçons de ne pas être en position d’adversaires vis-à-vis des autres confessions. En accord avec la recommandation moderne d’un prophète, nous cherchons plutôt à chérir ce qui est vertueux et digne de louange et à cultiver une attitude de « profonde reconnaissance » envers eux. Nous, saints des derniers jours, pouvons respecter la lumière spirituelle que possèdent d’autres religions et en retirer beaucoup, tout en cherchant humblement à apporter la part supplémentaire de vérité éternelle qui nous est donnée par la révélation moderne.
*Les Musulmans sont les disciples de l’islam (littéralement « soumission à Dieu »). Les Écritures de l’islam sont contenues dans le Coran.
James A. Toronto est professeur assistant d’études islamiques et de religion comparée à l’Université Brigham Young.

Notes

  1. 1. 
    Cité dans Go Forward with Faith: The Biography of Gordon B. Hinckley, Sheri L. Dew, (1996), p. 536, p. 576.
  2. 2. 
    Dans Conference Report, avril 1921, p. 32-33.
  3. 3. 
    Defense of the Faith and the Saints, 2 volumes (1907), 1:512-513.
  4. 4. 
    Enseignements du prophète Joseph Smith, compilés par Joseph Fielding Smith (1976), p. 253.
  5. 5. 
    Enseignements du prophète Joseph Smith, p. 256
  6. 6. 
    Cité dans « ‹Enseigne-nous la tolérance et l’amour› », Russell M. NelsonL’Étoile, juillet 1994, p. 75.
  7. 7. 
    « L’Évangile, foi globale », L’Étoile, janvier 1992, p. 19.
  8. 8. 
    L’Étoile, juillet 1994, p. 76 ; italique dans l’original.
  9. 9. 
    Voir Deseret News, 10 octobre 1855, p. 242, 245.
  10. 10. 
    Cité dans « Questions et réponses », L’Étoile, avril 1988, p. 32.
  11. 11. 
    Les activités qui ont trait à la famille sont coordonnées par le World Family Policy Center (Centre mondial pour une politique en faveur de la famille) à l’Université Brigham Young. Ce centre parraine une coalition internationale entre personnes de religions différentes, le World Congress of Families (Congrès mondial de la famille), qui comprend des représentants de nombreux pays musulmans.
  12. 12. 
    Voir « Islamic diplomats hosted in New York », Michael R. Leonard,Church News, 3 avril 1999, p. 6.
  13. 13. 
    « ‹All Are Alike unto God› », Howard W. Hunter, Ensign, June 1979, p. 74.
  14. 14. 
    è.c. signifie l’ère commune et équivaut à l’ère chrétienne.
  15. 15. 
    Muhammad the Beloved Prophet, Iqbal Ahmad Azami, (1990), p. 14-15. La Ka`ba est le lieu saint de La Mecque qui, selon les Musulmans, a été construit par Abraham et son fils Ismaël.
  16. 16. 
    Allah est la contraction de al-ilah, qui signifie : « le Dieu ». C’est le mot qui est utilisé par tous les musulmans et les chrétiens arabes pour désigner Dieu. Les saints des derniers jours arabophones utilisent couramment ce mot et il est employé dans les Écritures et l’Église dans les régions de langue arabe.
  17. 17. 
    The Koran Interpreted, A. J. Arberry, traducteur (1955), p. 344.
  18. 18. 
    On trouve ces anecdotes au sujet de la personnalité de Mahomet dans And Muhammad Is His Messenger : The Veneration of the Prophet in Islamic Piety, de Annemarie Schimmel, (1985), p. 46-49.
  19. 19. 
    « The Life of the Prophet », Ja`far Qasimi, dans Islamic Spirituality, édité par Seyyed Hossein Nasr (1991), p. 92.
  20. 20. 
    Les trois premiers hadiths cités ici sont tirés de al-Arba`in al-Nawawiyya [Nawawi’s Forty Hadith] (1976), p. 56, 88, 98. L’auteur a noté les deux derniers hadiths lors de conversations avec des connaissances ou des amis musulmans.
  21. 21. 
    Pendant le Ramadan, les musulmans jeûnent de l’aube au coucher du soleil pendant 30 jours consécutifs ; ils s’abstiennent de nourriture, de boisson, de tabac et d’autres plaisirs physiques.
  22. 22. 
    Pour plus de renseignements sur le monde musulman ou les similarités et les différences de doctrine, voir Abraham Divided : An LDS Perspective on the Middle East, Daniel C. Peterson (1995) ou « Islam », James A. Toronto, dans Religions of the World : A Latter-day Saint View, Spencer J. Palmer et Roger R. Keller (1997), p. 213-241.
  23. 23. 
    Church News, 3 avril 1999, p. 6, ainsi que les observations et les notes personnelles de l’auteur.
  24. 24. 
    Enseignements du prophète Joseph Smith, p. 176.
https://www.lds.org/liahona/2002/06/9?lang=fra

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hibou ecrit Cette petite Emma est autiste mais a une voix merveilleuse

La révélation


James E. Talmage (1862-1933)

Président de l'université d'Utah de 1894 à 1897
Membre du collège des Douze de 1911 à 1933

   
      La révélation et l'inspiration. - Dans le sens théologique, le termerévélation signifie l'acte qui consiste à faire connaître la vérité divine par une communication venant des cieux. Le mot grec apokalupsis dont la signification est très proche de celle de notre mot révélation, exprime le fait de découvrir ou de divulguer ce qui était caché, soit entièrement soit partiellement - l'écartement d'un voile. La forme francisée du terme grec Apocalypse est employée pour désigner la révélation particulière donnée à Jean sur l'île de Patmos dont le récit forme le dernier livre du Nouveau Testament. La révélation divine, telle qu'elle est illustrée par de nombreux exemples dans les Écritures, peut consister en divulgations ou déclarations concernant les attributs de la Divinité ou en l'expression de la volonté de Dieu concernant les affaires des hommes.

      Le mot inspiration est parfois revêtu d'une signification presque identique à celle du mot révélation, bien que, de par son origine et son usage premier, il possède un sens distinct. Inspirer, c'est littéralement animer de l'esprit ; un homme est inspiré lorsqu'il est sous l'influence d'un pouvoir autre que le sien. L'inspiration divine peut être considérée comme une opération inférieure ou moins directement intense, de l'influence spirituelle sur l'homme que celle qui se produit dans la révélation. C'est pourquoi la différence est plutôt une différence de degré que d'espèce. Le Seigneur, en employant l'un ou l'autre de ces procédés de direction, ne prive cependant pas le sujet humain de son libre-arbitre ni de son individualité, comme le prouvent les particularités, bien marquées, de style et de méthode qui caractérisent les divers livres des Écritures. Et pourtant, quand la révélation est donnée, une influence plus directe opère sur le sujet humain que dans l'effet moindre de l'inspiration qui n'en est cependant pas moins divine.

      La méthode directe et simple par laquelle Dieu peut communiquer avec l'homme dépend des conditions de réceptivité de la personne. Une personne peut être susceptible d'inspiration dans ses aspects les plus inférieurs seulement ; une autre peut être tellement réceptive à l'influence de ce pouvoir qu'elle sera capable de recevoir des révélations directes. Et cette influence supérieure peut se manifester à divers degrés, la personnalité divine étant tantôt plus, tantôt moins voilée. Considérez les paroles du Seigneur à Aaron et à Marie, qui avaient manqué de respect envers Moïse, le révélateur : « L'Éternel descendit dans la colonne de nuée, et il se tint à l'entrée de la tente. Il appela Aaron et Marie, qui s'avancèrent tous les deux. Et il dit : Écoutez bien mes paroles ! Lorsqu'il y aura parmi vous un prophète, c'est dans une vision que moi, l'Éternel, je me révélerai à lui, c'est dans un songe que je lui parlerai. Il n'en est pas ainsi de mon serviteur Moïse. Il est fidèle dans toute ma maison. Je lui parle bouche à bouche, je me révèle à lui sans énigmes, et il voit une représentation de l'Éternel » (Nombres 12:5-8 - La « Revised Version » anglaise dit : « la forme de l'Éternel », ndt).

      Nous avons vu que, parmi les preuves les plus concluantes de l'existence d'un Être suprême il y a celle qui provient de la révélation directe de sa part (voir Dieu et la Sainte Trinité) ; et qu'une certaine connaissance des attributs de la personne divine est essentielle à l'exercice rationnel de la foi en Dieu (voirLa foi). Ce n'est qu'imparfaitement que nous pouvons respecter une autorité dont l'existence même est en doute. C'est pourquoi, si nous voulons faire implicitement confiance en notre Créateur et le révérer sincèrement, nous devons connaître quelque chose de lui. Bien que le voile de la mortalité avec son obscurité épaisse puisse oblitérer la lumière de la présence divine dans le cœur du pécheur, ce rideau de séparation peut être tiré et la lumière céleste peut briller dans l'âme du juste. L'oreille attentive, réglée sur le diapason de la musique céleste, a entendu la voix de Dieu déclarer sa personnalité et sa volonté ; la main du Seigneur a été rendue visible à l’œil dégagé de la poutre et de la paille du péché, sincère dans sa recherche de la vérité ; la volonté de Dieu a été révélée dans l'âme bien purifiée par le dévouement et l'humilité.

      Communication de Dieu à l'homme. - Nous n'avons pas connaissance qu'il y ait jamais eu un temps au cours duquel un serviteur autorisé du Christ se trouvait sur la terre, où le Seigneur n'ait fait connaître à ce serviteur la volonté divine au sujet de la mission dont il était chargé. Aucun homme ne peut s'attribuer l'honneur et la dignité du ministère. Pour devenir ministre autorisé de l'Évangile, « un homme doit être appelé de Dieu par prophétie et par l'imposition des mains, par ceux qui détiennent l'autorité » (Joseph Smith, Article de foi n°5), et ceux qui détiennent l'autorité doivent avoir été appelés de la même façon. Lorsqu'il est ainsi revêtu de l'autorité, il parle de par un pouvoir qui est plus grand que le sien, quand il prêche l'Évangile et en administre les ordonnances ; il peut, en vérité, devenir prophète du peuple. Tout naturellement, le Seigneur a reconnu et honoré ses serviteurs ainsi appelés. Il a glorifié leur office en proportion de leur dignité, faisant d'eux les oracles vivants de la volonté divine. Et cela est vrai de toute dispensation de l’œuvre de Dieu (ndlr : 
une dispensation de l'Évangile est une époque au cours de laquelle le Seigneur a au moins un serviteur autorisé sur la terre qui détient les clefs de la Sainte Prêtrise).

      La Sainte Prêtrise a le privilège de communier avec les cieux et d'apprendre la volonté immédiate du Seigneur. Cette communion se réalise au moyen de songes et de visions, par l'Urim et le Thummim, par la visitation d'anges, ou par le privilège suprême de communiquer face à face avec le Seigneur. Les paroles inspirées de ceux qui parlent par le pouvoir du Saint-Esprit sont Écritures pour le peuple (voir D&A 68:4). En termes clairs et nets, la promesse fut faite autrefois que le Seigneur reconnaîtrait la prophétie comme le moyen de révéler sa volonté et ses buts à l'homme : « Car le Seigneur, l'Éternel, ne fait rien sans avoir révélé son secret à ses serviteurs, les prophètes » (Amos 3:7 ; voir aussi 1 Néphi 22:2). Ce ne sont pas tous les hommes qui peuvent obtenir cet honneur de révélateur spécial : « L'amitié de l'Éternel est pour ceux qui le craignent, et son alliance leur donne instruction » (Psaumes 25:14). De tels hommes sont des oracles de vérité, des conseillers privilégiés, des amis de Dieu (voir Jean 15:14,15).

      La révélation dans les temps anciens. - Dieu révéla sa volonté et donna ses commandements (voir Genèse 2:15-20 ; Moïse 3:16 dans la Perle de Grand Prix) à Adam, le patriarche du genre humain, à qui furent confiées les clefs de la première dispensation. Lorsqu'il vivait dans un état d'innocence avant la chute, Adam communiquait directement avec le Seigneur. Ensuite, à cause de sa transgression, l'homme fut chassé d'Éden mais il emporta avec lui quelques souvenirs de son premier état béni, y compris la connaissance personnelle de l'existence et des attributs de son Créateur. Peinant à la sueur de son front, sous le châtiment prédit et décrété, cultivant le sol dans sa lutte pour trouver sa nourriture, il continuait à invoquer le Seigneur.

      Alors qu'Adam et sa femme, Ève, priaient en travaillant, « ils entendirent la voix du Seigneur, venant de la direction du Jardin d'Éden, leur parlant et ils ne le virent point ; car ils étaient exclus de sa présence. Et il leur donna des commandements » (Moïse 5:4,5).

      Les patriarches qui succédèrent à Adam furent bénis du don de la révélation, qu'ils reçurent à divers degrés. Énoch, le septième de la lignée, fut particulièrement doué. La Genèse nous apprend qu'Énoch « marcha avec Dieu », et que, lorsqu'il eut atteint l'âge de trois cent soixante-cinq ans, « il ne fut plus parce que Dieu le prit » (Genèse 5:18-24). Dans le Nouveau Testament nous apprenons quelque chose de plus concernant son ministère (voir Jude 14) ; et les Écrits de Moïse nous donnent un récit encore plus complet des rapports du Seigneur avec ce voyant richement doué (Moïse, chapitres 6 et 7). Le plan de rédemption et l'histoire future du genre humain jusqu'au méridien des temps et de là jusqu'au Millénium et au jugement final, lui furent révélés. Le Seigneur révéla à Noé ses intentions au sujet du déluge imminent ; par cette voix prophétique le peuple fut averti et exhorté au repentir. Ayant méprisé et rejeté le message, ils furent détruits dans leur iniquité. Dieu établit son alliance avec Abraham et lui révéla le cours des événements de la création (voir Genèse, chapitres 17 et 18 ; Abraham, surtout les chapitres 3, 4 et 5, dans la Perle de Grand Prix) et cette alliance fut confirmée à Isaac et à Jacob.

      C'est par la révélation que Dieu chargea Moïse de faire sortir Israël de l'esclavage. Du milieu du buisson ardent sur l'Horeb, le Seigneur déclara à l'homme ainsi choisi : « Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob » (Exode 3:2-6). Dans toutes les scènes tumultueuses entre Moïse et Pharaon, le Seigneur continua à communiquer avec son serviteur, qui apparut, dans toute la gloire de ce don divin, comme un véritable dieu au roi Païen (voir Exode 7:1, et aussi 4 - 16). Et pendant le pénible voyage de quarante ans dans le désert, le Seigneur ne cessa pas d'honorer son prophète. Ainsi nous pouvons suivre la lignée des révélateurs - de ces hommes qui ont été, chacun en son temps, intermédiaires entre Dieu et le peuple, recevant des instructions des cieux et les transmettant à la masse - de Moïse à Josué, et via les Juges, à David et Salomon et de là jusqu'à Jean, précurseur immédiat du Messie.

      Le Christ fut lui-même un révélateur. - En dépit de son autorité personnelle, quoiqu'il eût été et qu'il fût Dieu, aussi longtemps que Jésus-Christ vécut homme parmi les hommes, il déclara que son oeuvre était celle d'un Être plus grand que lui-même, par lequel il avait été envoyé et duquel il recevait des instructions. Notez ses paroles : « Car je n'ai point parlé de moi-même ; mais le Père, qui m'a envoyé, m'a prescrit lui-même ce que je dois dire et annoncer. Et je sais que son commandement est la vie éternelle. C'est pourquoi les choses que je dis, je les dis comme le Père me les a dites » (Jean 12:49,50). Et aussi : « Je ne puis rien faire de moi-même : selon que j'entends, je juge ; et mon jugement est juste, parce que je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé » (Jean 5:30). Et encore : « Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même ; et le Père qui demeure en moi, c'est lui qui fait les oeuvres... j'agis selon l'ordre que le Père m'a donné » (Jean 14:10,31).

      Les apôtres également, chargés du fardeau de l'Église après le départ du Maître, recherchèrent l'aide du ciel, espérèrent et reçurent la parole de la révélation pour les diriger dans leur ministère exalté. Paul, écrivant aux Corinthiens, dit ceci : « Dieu nous les a révélées [les vérités divines] par l'Esprit. Car l'Esprit sonde tout, même les profondeurs de Dieu. Lequel des hommes, en effet, connaît les choses de l'homme si ce n'est l'esprit de l'homme qui est en lui ? De même, personne ne connaît les choses de Dieu, si ce n'est l'Esprit de Dieu. Or nous, nous n'avons pas reçu l'esprit du monde, mais l'Esprit qui vient de Dieu, afin que nous connaissions les choses que Dieu nous a données par sa grâce » (1 Corinthiens 2:10-12).

      Jean affirme que le livre qui porte le nom particulier d'Apocalypse, ne fut pas écrit de par sa propre sagesse, mais que c'est la « Révélation de Jésus-Christ, que Dieu lui a donnée pour montrer à ses serviteurs les choses qui doivent arriver bientôt, et qu'il a fait connaître, par l'envoi de son ange, à son serviteur Jean » (Apocalypse 1:1).

      La révélation courante est nécessaire. - Les Écritures prouvent, de façon concluante, que d'Adam à Jean le Révélateur, Dieu dirigea les affaires de son peuple par des communications personnelles par l'intermédiaire de serviteurs choisis. Croissant avec le temps, la parole écrite - le rapport écrit des révélations reçues antérieurement - fit force de loi auprès du peuple, mais à aucune période, cela ne fut considéré comme suffisant. Bien que les révélations du passé soient indispensables, en tant que guides pour le peuple, étant donné qu'elles montrent le plan et le dessein des relations de Dieu avec l'homme dans des circonstances particulières, elles ne peuvent pas être universellement et directement applicables aux circonstances des époques ultérieures. Beaucoup des lois révélées sont d'application générale à tous les hommes et à toutes les époques, par exemple, les commandements - Tu ne tueras point ; Tu ne déroberas point ; Tu ne porteras point de faux témoignage - et les autres injonctions concernant les devoirs de l'homme envers son prochain dont la plupart sont si clairement justes que la conscience humaine les approuve même sans l'aide de la parole directe des commandements divins. D'autres lois peuvent être également générales dans leur application, cependant elles tirent leur validité d'ordonnances données par Dieu, du fait qu'elles ont été instituées comme telles par l'autorité divine. Dans cette catégorie, nous pouvons ranger les commandements au sujet de la sainteté du jour du Sabbat, la nécessité du baptême comme moyen d'obtenir la rémission des péchés, les ordonnances de la confirmation, de la Sainte Cène et autres. Nous trouvons encore des révélations d'un autre genre : celles qui ont été données pour répondre aux conditions d'une époque particulière, que l'on peut considérer comme révélations spéciales ou circonstancielles ; par exemple, les instructions données à Noé au sujet de la construction de l'arche et de l'avertissement à donner au peuple ; le commandement donné à Abraham de quitter son pays natal pour séjourner dans un pays étranger ; le commandement donné à Moïse et, par son intermédiaire, à Israël, concernant l'exode d'Égypte ; les révélations données à Léhi lui ordonnant de quitter Jérusalem avec son groupe, de voyager dans le désert et de bâtir un navire pour traverser les grandes eaux vers un autre hémisphère.

      Il est à la fois déraisonnable et directement opposé à notre conception de la justice immuable de Dieu, de croire qu'il bénira l'Église dans une dispensation, de la présence de la révélation vivante de sa volonté et que, dans une autre dispensation, il laissera l'Église, à laquelle il donne son nom, vivre du mieux qu'elle peut selon les lois d'une époque enfuie. Il est vrai qu'à cause de l’apostasie l'autorité de la prêtrise a pu être enlevée de la terre pendant un certain temps, laissant le peuple dans les ténèbres en lui fermant les écluses des cieux. Mais, à de telles époques, Dieu n'a reconnu aucune Église terrestre comme sienne, et aucun prophète n'a déclaré avec autorité : « Ainsi dit le Seigneur ».

      Pour supporter la doctrine que la révélation, spécialement adaptée aux conditions existantes, est caractéristique des rapports de Dieu avec l'homme, nous avons le fait que des lois ont été décrétées et ensuite révoquées lorsqu'un stade plus avancé du plan divin a été atteint. Ainsi, la loi de Moïse (voir Exode, à partir du chapitre 21, Lévitique et Deutéronome) fut strictement obligatoire pour Israël depuis le temps de l'exode jusqu'au ministère du Christ ; mais sa révocation fut proclamée par le Sauveur lui-même (voir Matthieu 5:17-48) et une loi plus haute que celle des commandements charnels qui avaient été donnés à cause de la transgression, fut instituée à sa place.

      D'après les Écritures citées et de nombreuses autres affirmations des écrits sacrés, il est évident que la révélation de Dieu à l'homme a été un trait caractéristique vital de l'Église vivante. Il est clair également que la révélation est essentielle à l'existence de l'Église dans son état organisé sur la terre. Si, pour avoir l'autorité de prêcher l'Évangile et d'en administrer les ordonnances, un homme doit être appelé de Dieu « par prophétie », il est évident qu'en l'absence de révélations directes, l'Église serait laissée sans officiers autorisés et, par conséquent, disparaîtrait. Les prophètes et les patriarches d'autrefois, Ies juges, les prêtres et tous les serviteurs autorisés depuis Adam jusqu'à Malachie, furent appelés par révélation directe manifestée par la parole spéciale de la prophétie. Cela fut aussi vrai pour Jean-Baptiste (voir Luc 1:13-20), les apôtres (voir Jean, chapitre 15 ; Actes 1:12-26) et les officiers inférieurs de l'Église (Actes 20:28 ; 1 Timothée 4:14 ; Tite 1:5), aussi longtemps qu'une organisation reconnue par Dieu demeura sur la terre. Sans le don de la révélation continue il ne peut y avoir de ministère autorisé sur terre ; et sans officiers dûment commissionnés il ne peut y avoir d'Église du Christ.

      La révélation est essentielle à l'Église non seulement pour l'appel et l'ordination correctes de ses ministres, mais aussi afin que les officiers ainsi choisis puissent être guidés dans leur administration - pour enseigner avec autorité les doctrines du salut, pour exhorter, encourager et, si c'est nécessaire, réprimander le peuple et lui déclarer, par la prophétie, les buts et la volonté de Dieu concernant l’Église, pour le présent et pour l'avenir. La promesse du salut n'est limitée ni dans le temps, ni dans le lieu, ni dans les personnes. C'est ce que Pierre enseigna le jour de Pentecôte, lorsqu'il assura à la multitude qu'elle avait droit aux bénédictions : « Car la promesse est pour vous, dit-il, pour vos enfants et pour tous ceux qui sont au loin, en aussi grand nombre que le Seigneur notre Dieu les appellera » (Actes 2:39). Le salut, avec tous les dons de Dieu, fut, depuis le début, pour le Juif et le Grec également (voir Romains 10:12 ; Galates 3:28 ; Colossiens 3:11) ; car tous ont le même Seigneur, qui est riche pour tous ceux qui l'invoquent, sans aucune distinction (voir Romains 3:22 ; voir aussi D&A 20:35).

      Prétendues objections dans les Ecritures. - Les adversaires de la doctrine de la révélation continue citent, en pervertissant de façon flagrante leur signification, certains passages scripturaux pour soutenir leur hérésie, passages parmi lesquels nous trouvons ceux qui suivent. Voici ce que dit Jean vers la fin de son livre : « Je le déclare à quiconque entend les paroles de la prophétie de ce livre : Si quelqu'un y ajoute quelque chose, Dieu le frappera des fléaux décrits dans ce livre ; et si quelqu'un retranche quelque chose des paroles du livre de cette prophétie, Dieu retranchera sa part de l'arbre de la vie et de la ville sainte, décrits dans ce livre » (Apocalypse 22:18,19). Appliquer cette déclaration à la Bible telle qu'elle fut compilée par la suite est totalement injustifié car Jean n'écrivit pas son livre comme conclusion d'une compilation des Écritures comme celle que nous possédons maintenant dans notre Bible. Jean parlait simplement de ses propres prophéties qui, lui ayant été données par révélation, étaient sacrées ; et les altérer, par omission ou addition serait modifier la parole de Dieu. Ce serait un tout aussi grand péché d'altérer toute autre partie de la parole révélée. De plus, dans ce passage fréquemment cité, il n'est pas sous-entendu que le Seigneur ne peut pas ajouter à la parole qui y est révélée ou en retrancher ; il y est tout simplement déclaré qu'aucun homme ne peut changer le texte et échapper au châtiment. Moïse, plus de quinze siècles avant la date à laquelle Jean écrivit son livre (voir Deutéronome 4:2 ; 12:32), donna une injonction semblable interdisant d'altérer le message du commandement divin et ayant une application limitée similairement.

      Une autre prétendue objection à la révélation moderne se trouverait dans les paroles de Paul à Timothée, au sujet des Écritures « qui peuvent te rendre sage à salut » (2 Timothée 3:15) et qui sont « utiles pour enseigner, pour convaincre, pour corriger, pour instruire dans la justice, afin que l'homme de Dieu soit accompli et propre à toute bonne oeuvre » (2 Timothée 3:16,17). Les remarques de l'apôtre aux anciens d'Éphèse sont citées dans la même intention : « Vous savez... que je n'ai rien caché de ce qui vous était utile, et que je n'ai pas craint de vous prêcher et de vous enseigner publiquement et dans les maisons... car je vous ai annoncé tout le conseil de Dieu sans en rien cacher » (Actes 20:18-27). On soutient que si les Écritures connues de Timothée étaient parfaitement suffisantes pour le rendre « sage à salut » et pour faire de lui l'homme de Dieu « accompli et propre à toute bonne oeuvre », ces mêmes Écritures sont suffisantes pour tous les hommes jusqu'à la fin des temps ; et que si les doctrines prêchées aux anciens d'Éphèse représentaient « tout le conseil de Dieu », nous ne devons pas nous attendre à d'autre conseil. Pour répliquer à cela, il suffit peut-être de dire que si les adversaires de la révélation continue qui défendent leur position antiscripturale par l'interprétation forcée de tels passages, étaient logiques avec eux-mêmes, ils seraient obligés de rejeter toutes les révélations données par l'intermédiaire des apôtres après la date à laquelle Paul prononça ces paroles, ce qui exclurait même l'Apocalypse de Jean.

      Tout aussi intenable est l'affirmation que l'exclamation du Christ mourant : « Tout est consommé » signifiait que la révélation était terminée ; car nous trouvons ce même Jésus se révélant dans la suite, comme Seigneur, promettant aux apôtres d'autres révélations (voir Luc 24:49) et les assurant qu'il serait avec eux jusqu'à la fin (voir Matthieu 28:20 ; voir aussi Marc 16:20). De plus, si les paroles du Crucifié comportaient une telle signification, les apôtres qui enseignèrent selon qu'ils étaient directement et expressément guidés par la révélation aussi longtemps qu'ils vécurent, doivent être rangés parmi les imposteurs.

      Pour justifier l'anathème avec lequel les adversaires de la révélation moderne cherchent à persécuter ceux qui croient au flot continuel de la parole de Dieu à son Église, la prophétie suivante de Zacharie est citée : « En ce jour-là, dit l'Éternel des armées, j'exterminerai du pays les noms des idoles, afin qu'on ne s'en souvienne plus ; j'ôterai aussi du pays les prophètes et l'esprit d'impureté. Si quelqu'un prophétise encore, son père et sa mère qui l'ont engendré, lui diront : Tu ne vivras pas, car tu dis des mensonges au nom de l'Éternel ! Et son père et sa mère qui l'on engendré, le transperceront quand il prophétisera. En ce jour-là, les prophètes rougiront de leurs visions quand ils prophétiseront » (Zacharie 13:2-4). Le jour dont il est question semble encore être futur, car les idoles et les esprits impurs ont encore de l'influence ; et, de plus, Zacharie montre que les prophètes susmentionnés sont de faux prophètes en les associant aux idoles et esprits impurs.

      Les tentatives de réfuter la doctrine de la révélation continue comme celles qu'on a faites en invoquant l'autorité des Écritures, que nous venons de citer, sont misérablement futiles, car elles comportent leur propre réfutation et laissent intacte la vérité que la croyance en la révélation courante est tout à fait raisonnable et strictement scripturale.

      La révélation des derniers jours. - À la lumière de nos connaissances que la continuité de la révélation est une caractéristique essentielle de l'Église, il est aussi raisonnable d'attendre de nouvelles révélations de nos jours que de croire à l'existence de ce don dans les temps anciens. « Quand il n'y a pas de révélation, le peuple est sans frein » (Proverbes 29:18) fut-il dit autrefois ; et il convient d'ajouter à la révélation la vision également, puisque ce don se manifeste souvent par des songes et des visions. Néanmoins, en dépit des témoignages nombreux et très clairs des Écritures, les confessions soi-disant chrétiennes de notre époque s'unissent pratiquement toutes pour affirmer que la révélation directe cessa avec les apôtres ou même avant leur époque ; que d'autres communications des cieux sont inutiles, et qu'en attendre n'est pas scriptural. En assumant cette position, les confessions opposées de notre époque ne font que suivre les sentiers déjà battus par les incroyants dans les temps anciens. Les Juifs apostats rejetèrent le Sauveur parce qu'il venait à eux avec une nouvelle révélation. N'avaient-ils pas Moïse et les prophètes pour les guider ? De quoi d'autre avaient-ils besoin ? Ils se vantèrent ouvertement : « Nous, nous sommes disciples de Moïse » et ajoutèrent : « Nous savons que Dieu a parlé à Moïse mais celui-ci nous ne savons d'où il est » (Jean 9:28,29).

      Les Écritures, loin d'affirmer la cessation de la révélation dans les derniers temps, proclament expressément le rétablissement et l'opération de ce don dans les derniers jours. Jean eut la vision du rétablissement de l'Évangile dans les derniers jours par le ministère d'anges ; et, ayant eu la vision de ce qui était alors futur, il prononça sa prophétie au temps passé, comme si elle s'était déjà accomplie : « Je vis un autre ange qui volait par le milieu du ciel, ayant un Évangile éternel, pour l'annoncer aux habitants de la terre, à toute nation, à toute tribu, à toute langue et à tout peuple » (Apocalypse 14:6). Il savait, en outre, que la voix de Dieu se ferait entendre dans les derniers jours pour rappeler son peuple de Babylone et le conduire en lieu sûr : « Et j'entendis du ciel une autre voix qui disait : Sortez du milieu d'elle, mon peuple, afin que vous ne participiez point à ses péchés, et que vous n'ayez point de part à ses fléaux » (Apocalypse 18:4).

      Le Livre de Mormon n'est pas moins clair lorsqu'il déclare que la révélation directe sera une bénédiction permanente pour l'Église dans les derniers jours. Notez la prophétie d'Éther le Jarédite ; le contexte montre que l'époque dont il est parlé est celle de la dernière dispensation : « Et en ce jour où ils [les Gentils] prouveront leur foi en moi, dit le Seigneur, comme le fit le frère de Jared, afin de devenir sanctifiés en moi, alors je leur manifesterai les choses que le frère de Jared a vues, leur dévoilant même toutes mes révélations, dit Jésus-Christ, le Fils de Dieu, le Père des cieux et de la terre et de toutes les choses qui s'y trouvent... celui qui croit ces choses que j'ai dites, je le visiterai par les manifestations de mon Esprit, et il saura et rendra témoignage » (Éther 4:7,11).

      Léhi, instruisant ses fils, cita une prophétie de Joseph, le fils de Jacob, qui n'est pas rapportée dans la Bible ; elle se rapporte spécialement à l’œuvre de Joseph, le prophète moderne : « Oui, Joseph a dit en vérité : Ainsi me dit le Seigneur : Je susciterai un voyant de choix du fruit de tes reins, et il sera en grand honneur parmi le fruit de tes reins. Je lui donnerai le commandement de faire une oeuvre pour le fruit de tes reins, ses frères, qui aura une grande valeur pour eux, car elle les amènera à connaître les alliances que j'ai faites avec tes pères » (2 Néphi 3:7).

      Néphi, fils de Léhi, parla, par prophétie, des derniers jours, lorsque les Gentils recevraient le témoignage du Christ, accompagné de nombreux signes et de manifestations merveilleuses : « par la puissance du Saint-Esprit, il se manifeste à tous ceux qui croient en lui ; oui, à toutes les nations, familles, langues et peuples, faisant, selon leur foi, des miracles, des signes, et des prodiges puissants parmi les enfants des hommes. Mais voici, je prophétise devant vous concernant les derniers jours ; concernant les jours où le Seigneur Dieu manifestera ces choses aux enfants des hommes » (2 Néphi 26:13,14).

      Le même prophète, adressant ses avertissements aux incroyants des derniers jours, prédit l'apparition d'Écritures supplémentaires : « Et il arrivera que le Seigneur Dieu vous fera parvenir les paroles d'un livre ; et ce seront les paroles de ceux qui se sont assoupis. Et voici, le livre sera scellé ; et, dans ce livre, il y aura une révélation de Dieu, depuis le commencement du monde jusqu'à la fin » (2 Néphi 27:6,7).

      Le Sauveur, s'adressant aux Néphites, répéta la prédiction de Malachie concernant la révélation qui serait donnée par l'intermédiaire d'Élie, avant le jour de la seconde venue du Seigneur : « Voici, je vous enverrai Élie le prophète, avant que le jour grand et redoutable de l'Éternel arrive. Il tournera le cœur des pères vers les enfants, et le sœur des enfants vers leurs pères ; de peur que je ne vienne frapper la terre de malédiction » (3 Néphi 25:5,6 ; voir aussi Malachie 4:5,6 ; et, pour l'accomplissement, D&A 110:13-16).

      Par la révélation moderne, le Seigneur a confirmé et tenu ses promesses antérieures, et a expressément réprimandé ceux qui veulent lui fermer la bouche et détourner son peuple de lui. Sa voix se fait entendre aujourd'hui « prouvant au monde que les Saintes Écritures sont vraies, et que Dieu inspire les hommes et les appelle à son oeuvre sacrée à notre époque et dans notre génération, aussi bien que dans les générations d'autrefois ; montrant par là qu'il est le même Dieu, hier, aujourd'hui et à jamais » (D&A 20:11,12 ; voir aussi D&A 1:11 ; 11:25 ; 20:26-28 ; 35:8 ; 42:61 ; 50:35 ; 59:4 ; 70:3 ; et le volume entier, comme preuve de la continuation de la révélation dans l'Église de nos jours).

      La révélation encore future. - Étant donné le fait démontré que la révélation de Dieu à l'homme a toujours été et est toujours une caractéristique de l'Église de Jésus-Christ, il est raisonnable d'attendre, avec un espoir confiant, la venue d'autres messages des cieux, même jusqu'à la fin de l'épreuve terrestre de l'homme. L'Église est et continuera à être aussi solidement fondée sur le roc de la révélation qu'elle l'était au jour de la bénédiction prophétique donnée par Jésus-Christ à Pierre, qui grâce à ce don de Dieu, fut à même de témoigner de la divinité de son Seigneur (voir Matthieu 16:16-19 ; Marc 8:27-29 ; Luc 9:18-20 ; Jean 6:69). La révélation courante prédit aussi clairement que celle des jours passés les manifestations encore futures de Dieu par cette voie choisie (Voir D&A 20:35 ; 35:8 ; et les références de D&A citées en dernier lieu). Le canon des Écritures est encore ouvert ; de nombreuses lignes, de nombreux préceptes doivent encore être ajoutés ; des révélations surpassant en importance et en plénitude glorieuse tout ce qui a été rapporté doivent encore être données à l'Église et proclamées au monde.

      Quelle justification, quel semblant de logique l'homme peut-il invoquer pour nier le pouvoir et les desseins de Dieu de se révéler, lui et sa volonté, en ces jours-ci, comme il l'a fait autrefois ? Dans tous les domaines des connaissances et des activités humaines, dans tout ce dont l'homme revendique la gloire, il est fier des possibilités de se développer et de faire des progrès. Cependant, dans la science divine de la théologie, il prétend que le progrès est impossible et l'avancement interdit. Contre une telle hérésie, contre une négation aussi blasphématoire des prérogatives et des pouvoirs divins, Dieu a proclamé son édit en paroles qui vont droit au but : « Malheur à celui qui dira : Nous avons reçu la parole de Dieu, et nous n'avons plus besoin de recevoir davantage de la parole de Dieu, car nous en avons assez ! » (2 Néphi 28:29 ; voir aussi verset 30 ; et 29:6-12). « Ne nie pas l'esprit de révélation, ni l'esprit de prophétie, car malheur à celui qui nie ces choses » (D&A 11:25).


 
Source : James E. Talmage, Articles of Faith, Salt Lake City, 1890

hibou ecrit Cette petite Emma est autiste mais a une voix merveilleuse

Dieu peut-il ajouterà ce qu’il a révélé ?


Marc-Olivier Ritzi
  

      Je le déclare à quiconque entend les paroles de la prophétie de ce livre : Si quelqu'un y ajoute quelque chose, Dieu le frappera des fléaux décrits dans ce livre ;

      Et si quelqu'un retranche quelque chose des paroles du livre de cette prophétie, Dieu retranchera sa part de l'arbre de la vie et de la ville sainte, décrits dans ce livre. (Apocalypse 22:18-19)


      Certaines personnes ont vu en Apocalypse 22:18-19 la preuve que le canon des Écritures est fermé et restreint aux seuls livres de la Bible. La question de savoir si cette affirmation est justifiée est particulièrement importante lorsque l'on sait que les saints des derniers Jours croient en d'autres révélations que celles contenues dans cet ouvrage, à commencer par le Livre de Mormon : ils le considèrent comme étant la parole de Dieu, au même titre que la Bible. Les détracteurs du Livre de Mormon le condamnent en s’appuyant sur ces deux versets de l’Apocalypse de Jean.

     Je désire ici répondre brièvement à cette interprétation, a posteriori erronée.
     Le lecteur inattentif pourrait aisément interpréter l’expression « ce livre » comme faisant référence à la Bible - ce qui voudrait dire qu'elle seule contient la parole de Dieu. Je vais expliquer pourquoi une telle présomption est infondée.

     Je commencerai par démontrer que « ce livre » se réfère non pas à la Bible mais à l'Apocalypse, après quoi je passerai brièvement en revue la chronologie de la rédaction des livres du Nouveau Testament pour démontrer que certains d'entre eux seraient condamnés par Apocalypse 22:18-19 dans la logique précédemment expliquée. Je continuerai en faisant une analogie entre Apocalypse 22:18-19 et Deutéronome 4:2, puis reviendrai sur la question de savoir si Dieu peut ajouter ou retrancher quoi que ce soit à sa parole. Enfin, je m'arrêterai sur ceux que j'appelle les idolâtres de la Bible - qui placent la Bible au-dessus de tout – avant de faire une conclusion.


"...ce livre..."

      Est-il envisageable que l’expression « ce livre » se réfère à la Bible ? Pour cela, il faudrait soit que :

      a) Jean ait été en possession de la Bible, soit

      b) qu'il ait eu une vision des Saintes Écritures telles qu'elles seraient compilées.

      Pour ce qui est du point a), est-il utile de mentionner ici que la Bible n'a été assemblée, du moins telle que nous la connaissons actuellement, que vers la fin du IVe siècle après Jésus-Christ ? Sachant cela, il est inenvisageable que Jean ait été en possession de la Bible ; toute considération contraire serait absurde, puisque l'Apocalypse de Jean a été rédigé, semble-t-il en 95 ap. J.-C. (la date peut différer légèrement en fonction des estimations des exégètes). S'il n'est pas improbable que Jean, bien qu'exilé sur Patmos au moment de sa grande vision, ait été en possession d'écrits d'autres apôtres et évangélistes, il n'est absolument pas possible qu'il ait été en possession d'une Vulgate, puisque celle-ci est plus récente de presque 300 ans.

      Encore pourrait-on affirmer que le contenu d'Apocalypse 22:18-19 est le fruit d'une vision de la Bible achevée, et que c'est dans cette perspective que cet avertissement a été formulé. Cette affirmation, cependant, ne peut résister à une approche consciencieuse et critique de la seconde partie du verset 19 que je cite ici :

      ... Dieu retranchera sa part de l'arbre de la vie et de la ville sainte, décrits dans ce livre.

      Où sont mentionnés ce fameux « arbre de la vie », et cette « ville sainte » tous deux décrits dans « ce livre » ? Dans l'Apocalypse justement, plus précisément dans Apocalypse 13:8 (pour ce qui est du livre de vie), et dans la deuxième partie du chapitre 21 (pour ce qui est de la ville sainte). « Ce livre » ne peut donc que s'appliquer au livre de l'Apocalypse, et non à la Bible dans son ensemble.

      Relevons encore que le terme « Bible » est tiré du latin et du grec biblia, qui signifient littéralement « livres (sacrés) », au pluriel bien entendu. La Bible est un ensemble de livres saints, mis ensemble, et l'Apocalypse en est un parmi d'autres. L’expression « ce livre » se réfère à un livre précis, à savoir le livre de l'Apocalypse, et non à un recueil d'ouvrages mis en broche. Ceci est encore confirmé par le verset 18 :

      ...les paroles de la prophétie de ce livre...

      Remarquez qu'ici Jean emploie le mot « prophétie » pour décrire le livre dont il parle ; par comparaison, peut-être devrions-nous nous demander ce que veut dire « apocalypse » ?

      Le mot « apocalypse » est la transcription d'un terme grec signifiant : révélation ; toute apocalypse suppose donc une révélation faite par Dieu aux hommes de choses cachées et connues de lui seul, spécialement de choses concernant l'avenir (Bible de Jérusalem, éd. du Cerf, 1998, introduction à l'Apocalypse, p. 2061).

      Quand Jean parle des « paroles de la prophétie de ce livre », il pense au livre de l'Apocalypse qui est, par excellence, un livre prophétique, de révélation pure, contrairement aux évangiles et aux épîtres qui, dans leur globalité, n'ont pas une telle vocation.


L'ordre de rédaction des livres bibliques

      Nous pourrions en rester là, mais il me semble judicieux de passer en revue les arguments qui appuient ce qui précède.

      Pour commencer, l'Apocalypse de Jean n'a pas été le dernier livre, considéré comme canonique dans nos Bibles, à avoir été rédigé (bien qu'il soit placé à la fin de nos Écritures). Il suffit d'ouvrir n'importe quel tableau chronologique qui se trouve dans presque toutes les bonnes Bibles pour s'en rendre compte. Par exemple, si je prends ma Bible de Jérusalem, on y apprend que l'Évangile selon Jean et le premier épître de Jean auraient tous deux été écrits entre 95/98 et 100ap. J.-C., soit après l'Apocalypse. Si l'on doit admettre qu'Apocalypse 22:18-19 marque la fin du canon, alors les chrétiens sont dans l'obligation de rejeter tous les écrits qui lui ont succédé, y compris l'Évangile selon Jean et le premier épître de Jean (tous deux écrits vraisemblablement à Éphèse, après l'exil de Patmos). Les choses s'aggravent si l'on doit accepter que l'exil de Jean sur Patmos s'est faite sous Néron, comme l'affirment certains, soit dans les années 50-60 ap. J.-C. : dans ce cas, presque tous les livres du Nouveau Testament devraient être rejetés (les épîtres aux Hébreux, de Jude, 2e de Pierre, de Jean, les évangiles de Matthieu, de Luc, les Actes des apôtres, etc.). Impensable ! Apocalypse 22:18 ne peut faire référence à la Bible.

      Mentionnons encore que le canon a subi des changements divers au fil des années et des siècles, et ce tout spécialement avant la création de la Vulgate parSt-Jérôme au IVe siècle. Parmi les « catalogues », citons le « canon » de Marcion (env. 140 ap. J.-C.) qui, par exemple, n'avait pour Évangile que celui de Luc, et ne contenait pas le livre des Actes ni aucun épître de Pierre ou de Jean. Beaucoup plus tard mais toujours avant la Vulgate, le catalogue d'Eusebius (325 ap. J.-C.) contient tous les évangiles, mais il manque des épîtres, tels que ceux de Philémon, Hébreux, Jacques, 2 Pierre, 1 et 2 Jean, etc. Plus ennuyeux encore : l'Apocalypse lui-même semble ne pas avoir fait partie de ce « canon » (pour approfondir la question, voir le document lui-même).

      Encore aujourd'hui, le contenu des Saintes Écritures peut différer d'une Bible à une autre. Prenez la Bible de Jérusalem, par exemple ; elle est de source catholique et on y trouve de nombreux apocryphes, tels que le livre de Tobie, de Judith, deux livres des Maccabées, la Sagesse de Salomon, l'Ecclésiastique (à ne pas confondre avec l'Ecclésiaste), le Livre de Baruch, et les 13e et 14e chapitre du livre de Daniel. Les Bibles protestantes (Louis Segond par exemple) ne les contiennent pas. Comment doit-on considérer ces apocryphes ? Sont-ils des ajouts, ou sont-ce les Bibles protestantes qui ont « retranché » quelque chose ? Si l'on doit appliquer Apocalypse 22:18-19 à la Bible, ces questions risquent d'être embarrassantes pour ceux qui ne « jurent » que par leur canon.


Deutéronome 4:2

      Un verset qui s'apparente presque comme deux gouttes d'eau à Apocalypse 22:18 est Deutéronome 4:2 :

      Vous n'ajouterez rien à ce que je vous prescris, et vous n'en retrancherez rien ; mais vous observerez les commandements de l'Éternel, votre Dieu, tels que je vous les prescris. (Deutéronome 4:2)

      Ce verset, très semblable à celui de l'Apocalypse, signifie donc, si l'on doit accepter la logique des détracteurs du Livre de Mormon, que tout écrit qui lui succède ne peut être considéré comme doctrinal et inspiré. Pourtant, de nombreux prophètes sont venus après Moïse et ses enseignements pour ajouter leurs propres livres. Les enseignements du Christ lui-même, le Fils de Dieu, sont compilés dans les évangiles qui se font l’écho des changements qu'il préconisait. Car même s’il n'est pas venu pour annuler la loi, mais pour l'accomplir, ses enseignements différaient néanmoins du judaïsme de son époque.

      Aucune Église chrétienne n'est prête à abandonner les Écrits du Nouveau Testament simplement parce qu'un verset dans le Deutéronome sous-entend que rien ne peut être retranché ou ajouté à la loi de Moïse... ou plutôt que personne ne doit se permettre une telle chose.

      Personne… y compris Dieu lui-même ? 


Dieu peut-il ajouter ?

      Même en admettant, malgré tout ce qui précède, qu'Apocalypse 22:18 se réfère à la Bible, et à la Bible uniquement, la question se pose : s'il est vrai que l'homme ne peut retrancher ni ajouter quoi que ce soit aux écrits bibliques, Dieu s’est-il lui-même restreint par cette règle ?

      Pour moi, la question ne se pose même pas : s'il plaît à Dieu d'ajouter des livres au canon, ou des Écritures, ou même de corriger certains versets, ou encore d'appeler un prophète et de lui donner de nouvelles révélations, de nouveaux commandements, etc. - s'il plaît donc à Dieu d'agir de la sorte, cela se fera.

      On pourrait rétorquer qu'il n'y a pas eu de précédent. Cette affirmation est cependant réfutée par le récit biblique suivant :

      La parole de L'Éternel fut adressée à Jérémie, en ces mots, après que le roi eut brûlé le livre contenant les paroles que Baruc avait écrites sous la dictée de Jérémie :

      Prends de nouveau un autre livre, et tu y écriras toutes les paroles qui étaient dans le premier livre qu'a brûlé Jojakim, roi de Juda. Et sur Jojakim, roi de Juda, tu diras : Ainsi parle l'Éternel : Tu as brûlé ce livre [...].

      Jérémie prit un autre livre, et le donna à Baruc, fils de Nérija, le secrétaire.Baruc y écrivit, sous la dictée de Jérémie, toutes les paroles du livre qu'avait brûlé au feu Jojakim, roi de Juda. Beaucoup de paroles semblables y furent encore ajoutées. (Jérémie 36:27-29,32)

      Ces versets sont très importants. Ils nous informent qu'après la destruction du livre des prophéties de Jérémie (voir début du même chapitre), Dieu ordonne à son prophète de réécrire les paroles avec, en plus, une sentence contre le roi. Ainsi, d'autres paroles furent indexées au livre initial.

      Dieu peut-il donc ajouter des Écritures ? Oui. Il l'a fait avec Jérémie. Il l'a sûrement fait en d'autres occasions avec d'autres prophètes. Il peut certainement le faire encore aujourd'hui. Dieu n'est sûrement pas limité par la mise en garde d'Apocalypse 22:18-19.


Les idolâtres de la Bible

      Tirons quelques leçons de notre étude, qui devraient aller bien plus loin que la réelle signification d'Apocalypse 22:18-19.

      Dans un premier temps, j'aimerais préciser quelque chose d'important : le Livre de Mormon, les Doctrine & Alliances et la Perle de Grand Prix n'ont nullement la prétention d'être des ajouts à la Bible. Ils sont la parole de Dieu, au même titre que la Bible. Chaque livre a ses particularités. Ils diffèrent entre eux par leur origine géographique, l’objectif de leur contenu, ou encore l'époque à laquelle ils ont été rédigés. Les Doctrine & Alliances, par exemple, sont un recueil d'Écritures qui se situe dans un temps (XIXe et XXe siècle) et un espace (Amérique du Nord) totalement différents de l'antiquité juive, et son but - principalement le rétablissement de l'Église primitive - est tout autre. Il en est de même du Livre de Mormon qui, s'il a été écrit à la même époque que la Bible, a été rédigé sur un autre continent (Amérique du Sud, centrale, et Amérique du Nord), et son histoire est tout autre. Comprendre cette notion nous permettra de mieux approcher le problème suivant, à savoir celui du canon biblique.

      Le canon biblique n'a pas toujours été fermé. Et pour cause : la Bible n'a pas existé en tant que telle avant le IVe siècle ap. J.-C., comme mentionné plus haut. Même après cette date, le canon chrétien a sensiblement évolué. Arrêter donc la parole de Dieu à la Bible est déjà un non-sens, puisque son contenu a été et est aléatoire.

      Le bref aperçu historique que donne James E. Talmage de la constitution de la Bible est particulièrement intéressant :

      Depuis la dernière partie du quatrième siècle de notre ère, il ne s'est guère élevé de question importante au sujet de l'authenticité des livres du Nouveau Testament, tel qu'il est constitué à présent. Pendant des siècles, le Nouveau Testament a été accepté comme canon des Écritures par ceux qui professent la foi chrétienne. On trouve couramment, au quatrième siècle, des listes des livres du Nouveau Testament tels que nous les possédons maintenant ; nous pouvons mentionner, parmi ces listes, les catalogues d'Athanase, d'Épiphane, de Jérôme, de Rufin, d'Augustin d'Hippone, et la liste publiée par le troisième Concile de Carthage. À ces catalogues on peut en ajouter quatre autres qui diffèrent des précédents en ce qu'ils omettent l'Apocalypse de Jean dans trois cas et l'épître aux Hébreux dans un.

      Cette abondance de preuves au sujet de la constitution du Nouveau Testament au quatrième siècle est un résultat de persécutions anti-chrétiennes de cette époque. Au début du siècle en question, les mesures d'oppression de Dioclétien, empereur de Rome, étaient dirigées non seulement contre les chrétiens individuellement et collectivement, mais aussi contre leurs écrits sacrés, que le monarque fanatique essaya de détruire. Certaines mesures de clémence étaient prévues à l'intention de ceux qui livraient les livres saints confiés à leur garde ; et pas mal de gens saisirent cette occasion de sauver leur vie. Lorsque les rigueurs de la persécution se relâchèrent, les églises essayèrent de juger ceux de leurs membres qui avaient faibli dan leur fidélité à la foi, en livrant les Écritures, et tous furent frappés d'anathème pour trahison. Étant donné qu'un grand nombre de livres ainsi livrés sous menace de mort n'étaient pas, à cette époque, acceptés généralement comme sacrés, ce devint une question de première importance de décider quels livres au juste étaient reconnus à ce point sacrés que leur abandon ferait d'un homme un traître. C'est de là que nous trouvons Eusèbe répartissant les livres de l'époque messianique et apostolique en deux classes : (1) ceux dont la canonicité était reconnue ; les évangiles, les épîtres de Paul, les Actes, 1 Jean, 1 Pierre et probablement l'Apocalypse ; (2) ceux dont l'authenticité était discutée : les épîtres de Jacques, 2 Pierre, 2 et 3 Jean, et Jude. À ces deux catégories, il en ajouta une troisième comprenant les livres qui étaient reconnus comme faux.(James E. TalmageLes Articles de Foi, Chapitre 13, pp. 301-302, réimpression 1983 de l'édition de 1962, édition originale anglaise 1890)

      Comme ce passage le précise, le canon est le fruit d'une lente évolution, d'études, de conciles, etc. Bien candide est celui qui croit encore que ce recueil de livres saints nous est tombé du ciel, comme par enchantement ; son contenu est bien la parole de Dieu, mais il y a eu de nombreuses interventions humaines dans le processus de copiage, traduction et réunification des livres, et de leur acceptation au statut d'Écritures Saintes.

      Pendant que je servais en tant que missionnaire pour l'Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours en France, j'ai rencontré des hommes qui attribuaient à la Bible toutes sortes de vertus : autorité pour l'exercice du sacerdoce, autorité pour le ministère et l'enseignement de l'Évangile, guérison, protection, etc. Le Livre de Mormon nous met en garde contre une adoration excessive de la Bible qui découle notamment d’une fermeture du canon et qui a pour conséquence un rejet net de toute nouvelle révélation de Dieu :

      Et parce que mes paroles [celles du Seigneur] siffleront, beaucoup de Gentils [non Israëlites] diront : Une Bible ! Une Bible ! Nous avons une Bible, et il ne peut y avoir davantage de Bible.

      Mais ainsi dit le Seigneur Dieu : Ô insensés, ils auront une Bible ; et elle sortira des Juifs, le peuple ancien de mon alliance. Et comment remercient-ils les Juifs de la Bible qu'ils reçoivent d'eux ? [...]

      Ô Gentils, vous êtes-vous souvenus des Juifs, le peuple ancien de mon alliance ? Non ; mais vous les avez maudits, et les avez haïs, et n'avez pas cherché à les recouvrer. [...]

      Insensé, qui diras : une Bible, nous avons une Bible, et nous n'avons pas besoin de davantage de Bible. Avez-vous obtenu une Bible autrement que par les Juifs ?

      Ne savez-vous pas qu'il y a plus d'une nation ? Ne savez-vous pas que moi, le Seigneur, votre Dieu, j'ai créé tous les hommes, et que je me souviens de ceux qui sont dans les îles de la mer, et que je règne dans les cieux en haut et sur la terre en bas, et que je fais parvenir ma parole aux enfants des hommes, oui, à toutes les nations de la terre ?

      Pourquoi murmurez-vous parce que vous allez recevoir davantage de ma parole ? Ne savez-vous pas que le témoignage de deux nations est le témoignage pour vous que je suis Dieu, que je me souviens d'une nation comme d'une autre ? C'est pourquoi, je dis les mêmes paroles à une nation qu'à l'autre, et lorsque les deux nations s'uniront, les témoignages des deux nations s'uniront aussi.

      Et je fais cela afin de prouver à beaucoup que je suis le même hier, aujourd'hui et à jamais, et que j'envoie mes paroles selon mon bon plaisir. Et parce que j'ai dit une parole, vous ne devez pas supposer que je ne peux en dire une autre ; car mon oeuvre n'est pas encore finie, et elle ne le sera pas avant la fin de l'homme, ni à partir de ce moment-là, ni jamais.

      C'est pourquoi, parce que vous avez une Bible, vous ne devez pas penser qu'elle contient toutes mes paroles ; et vous ne devez pas non plus penser que je n'en ai pas fait écrire davantage.

      Car je commande à tous les hommes, à la fois à l'est et à l'ouest, et au nord et au sud, et dans les îles de la mer qu'ils écrivent les paroles que je leur dis ; car c'est d'après les livres qui seront écrits que je jugerai le monde, chacun selon ses oeuvres, selon ce qui est écrit. (2 Néphi 29:3-11. Crochets ajoutés par nos soins)

      Les « idolâtres » de la Bible ont ainsi cette tendance à lui attribuer des pouvoirs et des vertus auxquels ces écrits ne prétendent nullement. La Bible, comme le Livre de Mormon (et je pourrais ajouter Doctrine & Alliances, la Perle de Grand Prix, et toutes les paroles qui sortent de la bouche des prophètes modernes) sont « inspir[és] de Dieu, et utile[s] pour enseigner, pour convaincre, pour corriger, pour instruire dans la justice, afin que l'homme de Dieu soit accompli et propre à toute bonne oeuvre » (voir 2 Timothée 3:16-17).

      Je tente nullement d’amoindrir la valeur de la Bible. Je pense simplement que d'entourer cet ouvrage de superstitions diverses, de l'idolâtrer et de mépriser tout ce qui prétendrait se hisser à son « rang », c'est faire de son contenu quelque chose qui ne lui correspond pas. Ses paroles nous sont données pour nous aider à nous rapprocher de Dieu par la connaissance et la reconnaissance du sacrifice expiratoire du Christ, et par l'obéissance aux commandements Dieu. En cela, la Bible doit être vénérée et respectée car elle a cette vertu de nous rapprocher de notre Père céleste, à la fois de manière directe - par l'influence du Saint-Esprit - et de manière indirecte - par son effet dans notre vie de tous les jours.


Conclusion

       Ceux qui soutiennent que la Bible s'oppose à toute nouvelle révélation de Dieu n'ont à ce jour pas pu corroborer cette affirmation par un verset biblique. Pour ce qui est d'Apocalypse 22:18-19, je résume ici les raisons pour lesquelles Jean ne fait pas référence à la Bible :

•   La Bible n'existait pas en tant que telle lors de la révélation que constitue le Livre de l'Apocalypse.

•   La Bible est composée de plusieurs livres ; l’expression « ce livre » (verset 18) fait référence spécifiquement au livre de l'Apocalypse.

•   En mentionnant « la prophétie de ce livre », Jean parle clairement du livre de l'Apocalypse, dont le titre même signifie révéler, mettre à jour.

•   L'Apocalypse de Jean n'a, jusqu'au IVe siècle ap. J.-C., fait partie d’aucun des catalogues chrétiens.

•   L'Apocalypse de Jean n'est pas le dernier livre de la Bible : chronologiquement, la rédaction de l'Évangile selon Jean (pour ne citer que celui-ci) est postérieure.

•   Deutéronome 4:2 s'apparente en tous points à Apocalypse 22:18-19, ce qui n'a pas empêché des prophètes d'ajouter et de changer des Écritures.

•   Encore aujourd'hui, les canons bibliques diffèrent d'une version à une autre.

•   Si les hommes sont sujets à la condamnation dont il est question dans Apocalypse 22:18-19, on peut raisonnablement penser qu’elle ne s’applique pas à Dieu.

      Le fait d'accepter d'autres Écritures n'a aucun effet négatif sur la Bible. À titre personnel, je sais que la Bible est la parole de Dieu. Je le sais parce que quand je la lis, je ressens le Saint-Esprit m’accompagner dans cette lecture et me confirmer sa véracité. Je me souviens d'une occasion particulière ou l'Esprit du Seigneur a pesé avec force sur mon coeur pour m'affirmer avec douceur l'aspect sacré de ces Écrits. La Bible est un témoignage de notre Sauveur Jésus-Christ, et le Livre de Mormon en est un autre. Je sais que ces deux Écrits tout spécialement peuvent nous aider à retourner vivre en la présence de notre Père Céleste si nous suivons leurs préceptes, et si nous leur accordons l'attention qu'ils méritent. Je suis reconnaissant pour toutes les paroles que le Seigneur a révélées à ce jour, que ce soit dans l'Antiquité ou dans les temps modernes, et je me réjouis, avec les autres chrétiens, du temps où la « terre sera remplie de la connaissance de [Dieu] » (Ésaïe 11:9).


Note : Sauf indication contraire, les citations bibliques sont tirées de la traduction de Louis Segond, version 1910


Première parution : 30 mars 2003
Mise à jour : 7 novembre 2005

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hibou ecrit Cette petite Emma est autiste mais a une voix merveilleuse
Le prix de la paix



Marion G. Romney (1897-1988)

Assistant des Douze de 1941 à 1951
Membre du collège des Douze de 1951 à 1972
Membre de la Première Présidence de 1972 à 1985 et de 1985 à 1988

       J'ai choisi de parler du prix de la paix parce que le monde s'y intéresse tant et qu'il est si clair qu'il ne peut l'obtenir. Il est triste de constater qu'en matière de paix, nous soyons tels que Paul l'a si bien dit : « apprenant toujours et ne pouvant jamais arriver à la connaissance de la vérité » (2 Timothée 3:7). On dirait qu'il en est pour nous, ainsi qu’Ésaïe l'a dit, « comme… d’une vision nocturne… Comme celui qui a faim rêve qu'il mange, puis s'éveille, l’estomac vide » (Ésaïe 29:7,8).

      Quand j'étais au service militaire pendant la première guerre mondiale, on nous disait que nous étions en train de « mettre le monde en sécurité pour la démocratie » ; nous faisions une guerre qui devait mettre un terme à toutes les autres. Quand mon fils aîné était au service militaire pendant la deuxième guerre mondiale, on lui disait qu'il défendait la cause de la liberté. On n'a pas cessé de donner la même justification pendant ces dernières décennies.

      Pourquoi notre génération, malgré toute sa connaissance, a-t-elle échoué si piteusement dans sa recherche de la paix ? La seule réponse que je puisse donner, c'est que nous ne voulons pas en payer le prix.

      La paix a reçu plusieurs définitions variées mais nous pourrions peut-être la considérer comme « le fait d'être en harmonie avec soi-même, avec Dieu et avec autrui ». Cette idée renferme tous les éléments de la définition du dictionnaire.
      Les antonymes de la paix, disent ceux qui compilent les dictionnaires, ce sont l'affrontement, la querelle, la dispute, la lutte et la guerre.

      Voyons ces descriptions de la paix et de ses antonymes à la lumière des Écritures. Je commencerai par dire que je m'appuie sur les Écritures en croyant qu'elles contiennent la parole révélée de Dieu et que Dieu, sachant toutes choses, a exprimé la vérité suprême. Maintenant, tournons-nous vers les Écritures : «Or, les œuvres de la chair », dit l'apôtre Paul, comprennent « l’impudicité, ...la dissolution, l’idolâtrie, …les inimitiés, les querelles, …les disputes, les divisions, …l’envie, l’ivrognerie, …et les choses semblables » (Galates 5:19-21). Remarquez comme ces oeuvres de la chair rappellent étrangement les antonymes de la paix et de l’harmonie.

      « Mais le fruit de l'Esprit », continue Paul, « c’est l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bénignité, la fidélité, la douceur, la tempérance » (Galates 5:22), c’est-à-dire les éléments mêmes de la paix que nous recherchons.

      D'après ces descriptions, n'est-il pas clair que ce que nous avons à faire pour obtenir la paix, c'est obtenir le fruit de l'Esprit ? Ou en d'autres termes, puisque Lucifer « est le père des querelles » (3 Néphi 11:29), le prix de la paix c'est la victoire sur Satan.

      Je sais qu'il y a des gens qui nient l'existence de la personne de Satan. Non seulement ils ont tort, mais c'est le père du mensonge lui-même qui incite les gens à nier son existence. Les antéchrists, à sa demande, ont nié l'existence de Satan depuis les temps les plus reculés. Lucifer est un personnage d'esprit, tout comme Jésus, vous et moi étions des esprits avant notre naissance. Ésaïe le nomme le fils de l'aurore : « Te voilà tombé du ciel, Astre brillant, fils de l'aurore ! Tu es abattu à terre » (Ésaïe 14:12).

      Lucifer a rejeté le plan du Père pour le salut du genre humain et a cherché à y substituer son propre plan. Après son échec, avec un tiers des armées célestes, il fut précipité « et il devint Satan, oui, le diable, le père de tous les mensonges, pour tromper et pour aveugler les hommes et pour les mener captifs à sa volonté, oui, tous ceux qui ne voudraient pas écouter ma voix » (Moïse 4:4).

      L'un de ceux que Satan a trompés s'appelle Korihor ; ayant été rendu muet parce qu'il avait nié à plusieurs reprises l'existence de Dieu, il « avança la main et écrivit, disant : Je sais que je suis muet, car je ne peux pas parler ; et je sais qu'il n 'y avait que le pouvoir de Dieu qui pouvait faire tomber cela sur moi ; oui, et j’ai toujours su qu'il y avait un Dieu. Mais voici,  le diable m'a trompé, car il m'est apparu sous la forme d'un ange et il m'a dit : Va, et ramène ce peuple, car ils se sont tous égarés derrière un Dieu inconnu. Et il m’a dit : Il n'y a point de Dieu ; oui, et il m'a enseigné ce que je devais dire. Et j'ai enseigné ses paroles ; et je les ai enseignées parce qu'elles étaient agréables à l'esprit charnel ; et je les ai enseignées jusqu'à avoir beaucoup de succès, de sorte que j’ai vraiment cru qu'elles étaient vraies ; et c'est pour cela que j'ai résisté à la vérité jusqu'à faire tomber cette grande malédiction sur moi » (Alma 30:52,53).

      Vous voyez, Korihor savait au moment même où il niait leur existence que Satan existe et que Dieu existe. Beaucoup de Korihors modernes accomplissent cette prédiction de Néphi qui a dit à propos de notre temps :

      « Car voici, en ce jour-là, il fera rage dans le cœur des enfants des hommes et les incitera à la colère contre ce qui est bon.

      « Et il en pacifiera d'autres, et les endormira dans une sécurité charnelle, de sorte qu'ils diront : Tout est bien en Sion ; oui, Sion prospère, tout est bien – et c'est ainsi que le diable trompe leur âme, et les entraîne soigneusement sur la pente de l’enfer.

      « Et voici, il en entraîne d'autres par la flatterie et leur dit qu'il n'y a pas d'enfer ; et il leur dit : Je ne suis pas un démon, car il n'y en a pas - et c'est ainsi qu'il leur chuchote aux oreilles, jusqu'à ce qu'il les saisisse de ses chaînes affreuses d'où il n'y a pas de délivrance» (2 Néphi 28:20-22).

      Une chose est certaine : s'il n'y a pas de diable, il n'y a pas de Dieu. Mais il y a un Dieu et il y a un diable et la venue de la paix implique le départ de l'influence de Satan. Là où il se trouve, il ne pourra jamais y avoir de paix. En outre, il est impossible de coexister avec lui dans la paix. Il ne peut pas coopérer à maintenir la paix et l'harmonie. Il n'apporte rien d'autre que les œuvres de la chair.

      « Mais tout ce qui persuade les hommes de faire le mal et de ne pas croire au Christ, et de le nier, et de ne pas servir Dieu, alors vous pouvez savoir avec une connaissance parfaite que c'est du diable ; car c'est de cette manière que le diable opère, car il ne persuade aucun homme de faire le bien, non, pas un seul ; ni ses anges non plus, ni ceux qui se soumettent à lui » (Moroni 7:17).

      Avant que l'on puisse établir la paix, l'influence de Satan doit être complètement surmontée. Même au ciel, on n'a pas pu avoir de paix avec lui après sa révolte. Là-bas, dans le monde des esprits, le Père et le Fils n'ont pu trouver aucun terrain sur lequel ils pouvaient coopérer avec lui. Il a fallu l’expulser : il n'y avait aucun compromis à faire avec lui, il devait être chassé.

      Jésus a dit : « Nul ne peut servir deux maîtres. Car, ou il haïra l'un, et aimera l'autre ; ou il s'attachera à l'un, et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon » (Matthieu 6:24).

      La vie terrestre est pour chacun un temps d'épreuve où deux forces puissantes tirent chacune de son côté. D'un côté, la puissance du Christ et sa justice ; de l'autre, Satan et ses suppôts. Le genre humain, dans l'exercice du libre arbitre que Dieu lui a donné, doit décider de voyager en compagnie de l'un ou de l'autre. La récompense lorsque l'on suit l'un, c'est le fruit de l'Esprit, la paix. La récompense lorsque l'on suit l'autre, ce sont les œuvres de la chair, le contraire de la paix.

      Voilà six mille ans que la guerre pour les âmes des hommes a été livrée par Satan avec une rage incessante. La débauche, l'idolâtrie, la querelle, l'effusion de sang, les souffrances et les peines sous lesquelles les habitants de la terre ont gémi tout au long des siècles témoignent de l’influence puissante que Satan a toujours exercée.

      Mais alors qu'en règle générale les œuvres de la chair ont connu un certain développement, il y a eu au moins deux périodes de paix et une est encore à venir.

      Après le ministère de Jésus parmi eux, les Néphites abolirent les œuvres de la chair et obtinrent le fruit de l'Esprit. Nous lisons : « Les disciples de Jésus avaient formé une Église du Christ… Et tous ceux qui venaient à eux et se repentirent vraiment de leurs péchés étaient baptisés au nom de Jésus ; et recevaient aussi le Saint-Esprit. Et il arriva que dans la trente-sixième année, le peuple fut entièrement converti au Seigneur, sur toute la surface du pays, tant les Néphites que les Lamanites, et il n’y avait pas de querelles ni de controverses parmi eux… à cause de l'amour de Dieu qui demeurait dans le cœur du peuple. Et il n'y avait pas d'envies, ni de discordes, ni de tumultes, ni de fornication, ni de mensonges, ni de meurtres, ni aucune sorte de lasciveté ; et assurément il ne pouvait y avoir de peuple plus heureux parmi tout le peuple qui avait été créé par la main de Dieu » (voir 4 Néphi 1:1,2,15,16).

      Il en fut ainsi parmi eux pendant environ deux siècles. Puis les Néphites abandonnèrent l'Évangile de Jésus-Christ et se tournèrent vers les œuvres de la chair et « certains parmi eux commencèrent à être enflés d'orgueil… Et ils commencèrent à être divisés en classes ; et ils commencèrent à s’édifier des Églises pour obtenir du gain et commencèrent à nier la véritable Église du Christ… Oui, il y eût beaucoup d’Églises qui professaient connaître le Christ, et cependant elles niaient la plus grande partie de son Évangile… Et cette Église se multiplia extrêmement à cause de l'iniquité et à cause du pouvoir de Satan, qui obtenait de l’emprise sur leur cœur »  (4 Néphi 1:24-28).

      Cédant ainsi à Satan, le peuple néphite, qui avait joui d'une paix parfaite pendant près de deux siècles en obéissant strictement à l'Évangile du Christ, fut complètement détruit deux autres siècles plus tard dans une guerre civile.

      Un autre peuple atteignit la paix ; ce fut le peuple d'Énoch qui vécut avant le déluge. Il atteignit la paix de la même manière que les Néphites et il connut le même bonheur. Mais par la suite il ne céda pas à Satan et ne retourna pas aux œuvres de la chair, comme les Néphites.

      Au contraire, il continua dans la justice et « le Seigneur vint demeurer avec son peuple… Et le Seigneur appela son peuple SION, parce qu'il était d'un seul cœur et d'un seul esprit, et qu'il demeurait dans la justice… Énoch… bâtit une ville, qui fut appelée la Ville de la Sainteté, SION… Et voici, Sion, dans la suite des temps, fut enlevée au ciel » (Moïse 7:16-21).

      Entre tous les descendants d'Adam et d'Ève, ce peuple d'Énoch est le seul, à ma connaissance, qui ait obtenu une paix parfaite et durable.

      Il en a toujours été et il en sera toujours comme ce fut le cas pour les Néphites et le peuple d'Énoch ; car le prix de la paix, c'est de bannir Satan en vivant selon l'Évangile de Jésus-Christ. C'est le seul chemin qui mène à la paix. Dieu, dans son souci infini pour le bien-être de ses enfants, a ouvert pour eux cette voie vers la paix au commencement du monde et il l'a ouverte à nouveau dans chaque dispensation. Il a lancé avec tout autant de persévérance des avertissements à propos des désastres qui suivent l'abandon de cette voie. Si une seule personne, cédant à Satan, est pleine des œuvres de la chair, elle lutte intérieurement. Si deux personnes cèdent, elles luttent chacune intérieurement et entre elles. Si beaucoup de personnes cèdent, la société en retire une moisson d'angoisse et de luttes. Si les dirigeants d'un pays cèdent, la tension est au niveau mondial. En effet, comme l'a dit le prophète Ésaïe : « Mais les méchants sont comme la mer agitée, qui ne peut se calmer, et dont les eaux soulèvent la vase et le limon. Il n'y a point de paix pour les méchants, dit mon Dieu » (Ésaïe 57:20,21).

      De même que les œuvres de la chair, l'Évangile de paix a une application universelle. Si un seul homme le vit, il a la paix intérieure. Si deux hommes le vivent, ils ont chacun la paix intérieure et la paix entre eux. Si les citoyens le vivent, la nation a la paix dans ses frontières. Quand suffisamment de nations auront le fruit de l'Esprit pour contrôler les affaires mondiales, alors, et seulement alors, ne résonneront plus les tambours de la guerre et les étendards des armées seront repliés dans le Parlement de l'Homme, la Fédération du monde.

      Il y a maintenant des gens qui essaient de servir le Seigneur sans contrarier le diable. Ils soulèvent dans l'esprit de beaucoup de personnes qui recherchent la vérité la question de savoir s'il existe un terrain neutre sur lequel la paix puisse être mise en sécurité et conservée. Le choix est-il obligatoirement entre la paix, d'un côté, que l'on obtient en se soumettant à l'Évangile de Jésus-Christ, et la querelle et la guerre de l'autre ? En réponse à cette question, je n'hésite pas à dire que s'il existe un terrain neutre, on ne l'a pas encore trouvé ; et ce, faut-il ajouter, malgré la longue et difficile recherche qu'on en a faite. Ignorant le prix de la paix, le mettant de côté ou sans vouloir le payer, des hommes ont tenté de nombreuses méthodes. Il y a eu les conférences de paix à La Haye en 1899 et 1907, la Société des Nations après la première guerre mondiale, de nombreux pactes, traités et alliances, sans arrêt et tous sans succès.

      Parfois, nous mettons tout notre espoir bienveillant, même si c'est en désespoir de cause, dans les œuvres et dans la sagesse de l'homme. Je me rappelle que juste avant la première guerre mondiale, en août 1914, le docteur David Starr Jordan, alors président général honoraire de l'université Stanford (Californie) et avocat éminent, déclara que la situation du monde était telle qu'une guerre importante entre les nations était impossible, qu'il ne pourrait jamais y en avoir, qu’il n'y aurait jamais de grande guerre internationale et que le monde avait dépassé l'état sauvage.

James E. Talmage, qui assista à son discours, a raconté : « Il a montré que les intérêts commerciaux étaient si étroitement mêlés que si une nation avait la stupidité de déclarer la guerre à une autre, les banquiers opposeraient leur veto à la déclaration parce qu'ils avaient trop à perdre et que si on ne tenait pas compte de l'avis des banquiers, le peuple élèverait la voix et dirait : ‘Il n'y aura pas de guerre’. …Puis il évalua ce que coûterait la guerre à cette époque et prouva non sans satisfaction que la terre n'était pas assez riche pour qu'une guerre mondiale durât plus de quelques mois. À la fin de son discours, je lui dis : Je voudrais pouvoir vous croire, monsieur.
- Vous ne me croyez pas ?
- Non, parce que vous avez oublié les facteurs les plus importants de votre problème.
- Et quels sont-ils ?
- Les paroles des prophètes ; et sur un sujet concernant l'existence des nations, je donnerai la préférence aux paroles des prophètes sur les conclusions d'un théoricien, fût-il aussi distingué que vous, monsieur» (James E. Talmage, Liahona, volume 5, pp. 677-79).

      Le fait qu'au cours des trente années qui ont suivi la prédiction du docteur Jordan, le monde a traversé deux guerres mondiales et depuis a connu trois décennies de guerres et de bruits de guerres nous rappelle les paroles du Seigneur par la bouche d'Ésaïe : « Et la sagesse des sages périra, et l'intelligence de ses hommes intelligents disparaîtra » (Ésaïe 29:14).

      Si nous voulons avoir la paix, frères et sœurs, nous devons nous décider à payer le prix de la paix. C'est la parole de Dieu, et c'est la leçon de six mille ans d'histoire humaine.

      Bien que je sache que, de nos jours, beaucoup de gens sur la terre sont tellement impliqués dans les œuvres de la chair qu'ils ne les reconnaissent pas comme telles et que beaucoup n'ont pas la force de caractère de payer le prix de la paix, nous ne devons pas, comme Jonas, bouder sous un ricin quand certains d'entre eux se tournent pour appliquer les principes du Prince de la paix et en trouvent les récompenses de joie. Nous devrions au contraire nous réjouir, car la proclamation de la paix est le seul objectif de la mission de notre vie. Nous ne devrions trouver aucun plaisir du fait que les tentatives des hommes en faveur de la paix se sont avérées inefficaces. Je ne suis pas en guerre contre leurs efforts. Beaucoup d'entre eux font de leur mieux avec la lumière qu'ils ont. Néanmoins, je ne puis voir aucune justification pour nous qui avons la lumière de l'Évangile révélé du Christ, lorsque nous passons notre vie à errer en trébuchant dans les brumes en suivant la lueur vacillante de la chandelle de la sagesse humaine. Nous devrions plutôt consacrer notre énergie à répandre la vraie lumière et laisser les brumes à ceux qui ne voient pas cette lumière.

      Cependant, même si nous essayons d'enseigner l'Évangile de paix, nous voyons que la plupart des gens préféreraient se concentrer sur d'autres aspects du problème. Même alors, nous ne devrions pas vivre dans le désespoir et la mélancolie. Nous devrions apprécier la vie à la lumière de la vérité révélée et rester informés sur ce que le Seigneur a dit concernant le prix de la paix.

      Je suis reconnaissant de vivre à cette époque de l’histoire où la lumière de la vérité révélée brille dans toute sa gloire rayonnante. Je ne connais pas d'autre époque où j'aurais préféré vivre. Si, dans la providence divine, viennent des holocaustes, la terre ne se désintégrera pas et ne sera pas rendue inhabitable, et tous les habitants de la terre ne seront pas détruits. Elle participera, comme prophétisé, à l'aube d'un millénium glorieux de paix parfaite. Car je sais une chose, et vous pouvez aussi en avoir la certitude, c'est qu'à la fin, la justice triomphera ; les puissances des ténèbres seront vaincues : la paix viendra.

      Prenons la résolution d'appliquer dans notre vie personnelle, dans notre foyer, dans toutes nos relations avec les autres et dans nos rapports mutuels, les principes de l'Évangile rétabli de Jésus-Christ. Le fruit de son esprit apporte et établit la paix. Chacun d'entre nous peut avoir la paix intérieure s'il veut en payer le prix.



L’Étoile, février 1984, pp. 1-7


hibou ecrit Cette petite Emma est autiste mais a une voix merveilleuse

Mysticisme et Apostasie
   
Serge Bioulet

  
      Le sens du terme « mystique » présente une histoire riche et originale, reflétant l’évolution d’une pensée chrétienne qui s’est trouvée, relativement tôt, lancée à l’aventure sur une voie nouvelle et austère de spiritualité : la voie dite « négative ». Celle-ci, par certains côtés essentiels, donne la curieuse impression d’être entièrement sortie des rails du Nouveau Testament. 

      Tel sera le fil conducteur de cette étude, dont la méthode sera la suivante : tenter de discerner les principaux axes d’un sujet vaste et complexe, mais non sans réfléchir sur les implications, les conséquences, et même la valeur de certains faits historiques d’importance incontestable.

      Il va (presque) sans dire qu’une telle analyse s’apparente à un essai, ce qui signifie qu’elle est révisible et perfectible.   


I. Étymologie

      Le terme « mystique » vient de l’adjectif grecmustikos = qui concerne le musterion (mystère).  

      Et le substantif musterion = 1) un rituel secret (= l’initiation) ; 2) un secret (vérité/doctrine secrète) [1].

      Une telle remarque est capitale, car elle indique le chemin à suivre : c’est du terme « mystère », en son sens véritable (originel), qu’il faut partir si l’on veut  comprendre l’évolution sémantique de l’adjectif « mystique » et l’apprécier d’une façon lucide et critique.
     
     
II. Les trois premières étapes d’appropriation de ce terme

      Aux yeux des chrétiens, le mystère, c’est bien sûr le Christ, révélé dans le Nouveau Testament mais annoncé (sous forme plus ou moins cachée) dans l’Ancien Testament [2]
     
      C’est, du moins, ainsi que l’on présente habituellement la chose.
      Notons de suite les deux conséquences de cette identification :

1)  le mot « mystère » est pris dans son sens n° 2 ; donc Jésus est, plus précisément, le secret ;

2)  l’adjectif « mystique » signifie alors : qui concerne Jésus en tant que secret.

      Mais, une fois ce point éclairci, il faut avouer que surgit alors, en pleine lumière, un petit détail qui chagrinerait l’inspecteur Columbo lui-même : à proprement parler, Jésus-Christ est un être concret, une personne réelle : on peut donc difficilement penser à lui comme à un secret (notion abstraite), et surtout pas, bien entendu, comme à un ensemble de rites.

      Tout au plus peut-on dire qu’il y a un mystère au sujet de Jésus : c’est-à-dire un secret à son sujet, un secret dont il est l’objet. Dès lors, il est possible et intelligible de dire, par exemple, que le mystère concernant le Christ a été (plus ou moins) gardé par Dieu à l’époque mosaïque avant d’être ensuite révélé très clairement au monde entier. Mais dire que « le mystère est le Christ » et dire qu’« il existe un mystère au sujet du Christ » sont quand même deux choses assez différentes. La deuxième phrase est, apparemment, plus conforme à la manière courante de penser et de s’exprimer.

      Si l’on veut élucider la signification la plus profonde de l’adjectif « mystique », pourquoi ne pas partir du sens n° 1 du terme « mystère » ? C’est bien ce que reconnaît Louis Gardet : « Étymologiquement, le mot [mystique] évoque mystère et initiation au mystère (…) une initiation ésotérique, au sens des religions à mystères de l’Antiquité » [3].

       Mais qu’est-ce qu’une initiation ou un mystère dans l’Antiquité ? On peut proposer la définition suivante : c’est un ensemble de rites assurant l’immortalité et le bonheur dans l’au-delà et préparant au voyage cosmique du grand retour vers le lieu d’origine [4].

      Lorsque Plotin (philosophe néo-platonicien du IIIème siècle) élabore sa théorie de l’ascension de l’âme vers Dieu, il lui arrive d’utiliser l’adjectif « mystique », mais en relation avec le sens n° 1 du terme « mystère » ; il l’utilise donc à seule fin de signifier : qui concerne l’initiation. Et c’est bien ce qu’il fait en vérité: des allusions aux « initiations » des temples grecs et égyptiens [5] !

      Ainsi, à partir de ce sens avéré, on peut tenter de définir la manière, la plus fondamentale sans doute, dont l’adjectif « mystique » sera utilisé dans le mysticisme chrétien :

      « mystique » en un sens symbolico-rituel : une école de spiritualité, qui va naître relativement tôt (cf. le sens III de « mystique », ci-dessous), formera une théorie de l’itinéraire de l’âme en quête de l’union avec son Dieu, en imitant le modèle de la symbolique des initiations antiques, mais non sans opérer aussi une transposition des rites initiatiques eux-mêmes en mode symbolique [6]

      Même si on ne peut développer ici davantage cette ligne de pensée d’un grand intérêt, il convenait néanmoins de souligner ce point qui restera, semble-t-il, toujours implicitement présent dans la suite des siècles.  
     
      Maintenant, revenons à l’analyse communément acceptée qui a été proposée par Louis Bouyer et qui va nous mener à la notion de spiritualité mystique.

      D’après lui, entre les IIème et Vème siècles, l’intégration de l’adjectif « mystique » en terrain chrétien s’effectuera  en trois phases successives dans les domaines respectifs de l’interprétation biblique, de la liturgie, enfin de la spiritualité [7]. À noter cependant qu’une quatrième appropriation du terme aura lieu au XIIème siècle concernant le domaine ecclésial.

      I) « mystique » en un sens biblique : durant les premiers siècles, les Pères qualifient de mystique toute doctrine difficile qui est contenue, tout en étant voilée, dans la Bible, en particulier et surtout le Christ caché sous les figures de l’Ancien Testament.

      Ce sens se réfère bien évidemment à la deuxième acception de musterion (le secret). 

      II) « mystique » en un sens liturgique : au IVème siècle, le christianisme catholique rejoint d’une certaine façon la première acception de musterion en baptisant la liturgie de « mystère », pour la raison suivante : tout rituel sacré rend le Christ, invisible, comme présent au fidèle. C’est ainsi que l’eucharistie/sainte-cène est considérée comme le corps mystique du Christ, car Il est présent d’une façon cachée dans le pain consacré. De la sorte, il se produit, grâce au sacrement, une participation spirituelle au Christ mort et ressuscité.

      Deux différences essentielles à constater :

      Tout d’abord, chez les Grecs, c’est le rituel lui-même qui était secret (= non public), alors qu’ici, le rituel est public ! C’est en fait la présence du Christ qui est secrète. Mais sa présence est pour le moins paradoxale, puisqu’il est censé être réellement présent (dans l’hostie/pain consacré) tout en étant invisible. Voilà donc ce qui constitue le véritable objet du mystère, c’est-à-dire le secret du rituel.

      Ensuite, il semble évident qu’un simple rite isolé comme l’eucharistie, ou même le baptême, pour avoir qualité de « mystère » (en un sens authentique, c’est-à-dire initiatique), ne puisse soutenir bien longtemps la comparaison avec tout l’ensemble des rites et cérémonies qui constituaient la trame riche et complexe d’une véritable initiation dans l’Antiquité !

      Conclusion : selon cette explication, le sens liturgique de « mystique » en reste toujours au niveau sémantique n° 2 (le secret) du mot grec musterion, sans atteindre véritablement le sens n° 1 (l’initiation).
     
      III) « mystique » en un sens spirituel : le terme est utilisé pour désigner une connaissance/expérience de Dieu qui est secrète, car, se situant au-dessus du niveau de la conscience ordinaire, cette connaissance reste cachée par rapport à celle-ci et demeure même hors de portée de celle-ci. Le terme « mystique » en vient donc à qualifier une connaissance énigmatique.

      Ce sens a été mis en vedette par Denys l’Aéropagyte lorsqu’il a inventé l’expression fameuse « la théologie mystique », qui s’avère désigner une expérience non conceptuelle de Dieu, grâce à une connaissance qui consiste en une « union incompréhensible » [8] ! Cette expérience suprême est appelée : « la ténèbre de la non-connaissance » [9].

      Ici, outre le fait que l’adjectif « mystique » reste toujours attaché au niveau du sens n° 2 de musterion, une quadruple remarque s’impose dont les divers aspects se complètent mutuellement, à vrai dire :

      1) Une telle progression spirituelle présente un symbolisme quelque peu étrange. Son principe se résume à ceci : au début de l’ascension, l’âme est illuminée, mais, au sommet, elle est enténébrée ! 

      En effet, si l’on comprend bien ce schéma de progression, voici ce que l’on discerne : au départ de l’itinéraire, l’âme jouit d’un minimum de lumière (connaissance partielle et limitée des choses divines) ; puis, arrivée au sommet, elle entre dans une obscurité totale (= état de non-lumière/non-connaissance concernant Dieu).

      On s’attend évidemment à un autre schéma de progression spirituelle si l’on se réfère au symbolisme de l’ascension le plus fondamental (celui de la montagne, par exemple) : au départ, l’âme jouit effectivement d’un minimum de lumière, mais, puisque l’ascension permet une illumination croissante, une fois arrivée au sommet, l’âme doit avoir l’expérience d’un maximum de lumière (= état de plénitude de connaissance).

      2) Les vocables « mystique » et « mystère » sont quelque peu détournés de leur sens originel : en effet, si le secret des mystères grecs était réservé aux initiés (les mystes), presque tout le monde pouvait être initié, pratiquement [10] ; ici au contraire, il s’agit d’une connaissance/expérience qui devient accessible à une rare élite spirituelle, irrémédiablement.

      De plus, cette expérience devient incompréhensible ! On outrepasse alors, bien évidemment, le sens du substantif « mystère » qui signifie seulement : ce qui est inconnu (de fait) en dehors de l’initiation, et non pas : ce qui est inconnaissable (de fait ou de droit), et encore moins : ce qui est  incompréhensible (= au-delà de notre raison).

      3) Force nous est de constater un subtil tour de passe-passe : le Dieu concerné par cette connaissance, ce n’est pas le Christ, mais Dieu le Père ! Donc ici, le sens (apparemment fondamental et chrétien) du terme « mystère » a changé complètement d’identité.

      Mais il y a une raison pour cela. Un mystère encore plus grand et énigmatique avait, depuis quelque temps, commencé de poindre à l’horizon de la pensée chrétienne.

      4) Grâce à un autre tour de prestidigitation, encore plus grave, l’identité de Dieu le Père avait été totalement révisée et altérée ! Il se produisit donc l’avènement d’un Dieu bien mystérieux.

      En effet, depuis la deuxième moitié du IIème siècle, il s’est produit un phénomène d’hellénisation du christianisme dont le premier objet – ou la première victime – a été la doctrine de Dieu.

      La Bible présentait un Dieu que l’on peut facilement comprendre et caractériser de la manière suivante :

• personnel, sensible (doué de sentiments et d’émotions), anthropomorphique (= doté d’une forme humaine) et visible, même face à face [11] ;

• vivant, dynamique et résidant au milieu d’une multitude d’anges, dans un glorieux royaume céleste.

      La philosophie grecque, quant à elle, présente un dieu bien différent, et même radicalement contraire, plutôt difficile à comprendre, et d’ailleurs prétendu totalement incompréhensible, appelé l’Un, qui est :

• simple (= sans composition interne), donc infini (= sans aucune fin ou limite) et absolu (= inconditionné et sans aucune relation) – thèse fondamentale qui implique les trois autres attributs suivants :

• indéterminé ; donc indifférencié, impersonnel et impassible (= sans « passion » ou sentiment) ;

• immatériel ; donc incorporel, informe, non-spatial et invisible ; par conséquent : totalement spirituel (= Esprit pur), immense (= sans mesure, illimité) [12] et omniprésent [13] ;

• immobile ; donc statique, intemporel [= éternel] et immuable. 
En un mot : l’Un est transcendant, c’est-à-dire « situé » au-dessus et au-delà du monde physique et doté d’une essence supérieure, radicalement différente de la nôtre [14].

      Malgré ces dissimilarités évidentes et irréductibles, au Dieu concret de la Bible on a identifié le dieu abstrait de la philosophie grecque [15] !

      Et comme cette identification entre le Dieu des prophètes et le dieu des philosophes s’est effectuée à l’avantage du second, et donc au détriment complet du premier, il ne saurait être question de parler d’une simple équivalence innocente, loin s’en faut, mais d’une véritable substitution [16]. Peut-être faudrait-il aller jusqu’à dire que l’Un de Platon et de Plotin a supplanté le Dieu de Jésus-Christ dans la conscience chrétienne [17].

      Pareille identification a, en tout cas, souvent été admise comme allant de soi, ainsi qu’en témoigne cette déclaration d’un théologien catholique, Joseph Maréchal, en 1938 : « Le Dieu des chrétiens n’est pas réellement distinct de l’Absolu des philosophes » [18]. Et il ne peut y avoir aucun doute là-dessus ; dans son étude sur le mysticisme, Maréchal désigne souvent le Dieu des mystiques chrétiens sous les noms suivants : l’Un, l’Infini, l’Absolu…

      Ajoutons qu’un vocable moderne est devenu à la mode pour désigner Dieu : le Tout-Autre, the Wholly-Other [19]. Une fois que l’on a replacé ce mot dans le contexte conceptuel qui vient d’être évoqué, il n’est guère difficile d’en saisir la signification et la généalogie exactes.

      Cette conception du phénomène mystique est donc très éloignée du Nouveau Testament. D’où est-elle donc issue ?

      Les recherches historiques modernes ont réussi à démystifier l’identité de ce Denys l’Aéropagyte : celui-ci n’a absolument rien à voir avec le Denys converti par Paul à l’Aéropage d’Athènes, selon le Nouveau Testament [20]. Il s’agit en réalité d’un moine chrétien du Vème (ou VIème) siècle, qui a été le disciple de Proclus, philosophe athénien du Vème siècle, responsable de la systématisation de la pensée de Plotin. 

      Cette mise au point est capitale puisqu’elle a permis de mettre fin à une pernicieuse usurpation. On s’en doute aisément, en endossant illicitement le nom du converti de Paul, ce moine syrien a voulu faire croire que sa doctrine était revêtue de la prestigieuse autorité apostolique ! Et c’est effectivement ce que tout le monde a cru pendant des siècles, notamment pendant tout le Moyen-âge, ce qui a en particulier affecté la pensée de Thomas d’Aquin.

      Et Plotin, quant à lui, est le plus grand représentant du néo-platonisme – mouvement philosophique qui offre une nouvelle interprétation de la doctrine de Platon. Ce n’est cependant pas lui qui a inauguré cette école de pensée, mais un Égyptien du IIIème siècle dont il a suivi, à Alexandrie, les cours de philosophie : un certain Ammonius Saccas.

      C’est ce dernier qui est le véritable fondateur du néo-platonisme. Sa doctrine de prédilection concernait un dieu qui est inconnu pour l’esprit et qui doit être rencontré dans une ténébreuse obscurité. Mais qui était cet Ammonius Saccas ? Un chrétien qui, après avoir abandonné le Christ des Évangiles, s’est tourné vers le platonisme, se sentant sourdement travaillé par le besoin spirituel de s’élever vers le dieu de la philosophie.

      En conséquence, l’origine ultime de ce mysticisme, ce n’est sans doute pas, au Vème siècle, l’imposteur chrétien appelé maintenant le Pseudo-Denys, mais c’est déjà dans une certaine mesure Ammonius Saccas, le chrétien apostat du IIIème siècle ! Voilà donc une bien étrange paternité pour ce mouvement de mystique « chrétienne » qui prend son essor au Vème siècle.

      On peut ainsi, du reste, mieux comprendre l’appréciation assez sévère, portée sur ce genre de mysticisme, par certains théologiens allemands, comme Albrecht Ritschl en 1881 :

Le mysticisme (…) est la pratique de la métaphysique néo-platonicienne et c’est la norme théorique du prétendu ravissement mystique en Dieu. Ainsi l’être universel considéré comme Dieu dans lequel le mystique désire être absorbé est un leurre [21].

      Comme Friedrich Heiler en 1918, qui oppose le mysticisme au prophétisme biblique, de la manière suivante rapportée par Henri de Lubac :

Tandis que le prophète croit en un Dieu concret, vivant, personnel, sans craindre les représentations anthropomorphiques, et célèbre la valeur positive de sa création, la divinité du mystique est l’Être infini, l’Unité indifférenciée, dont la conception suppose l’avènement d’une pensée réfléchie, et qu’il s’agit de rejoindre en fuyant l’apparence illusoire du monde [22].

      Trois points de ce texte très dense méritent d’être mis en valeur pour être pleinement appréciés :

      1) concernant la doctrine de la nature divine : alors que le prophétisme biblique croit en un Dieu « personnel », doué de vie et perceptible (« concret »), donc descriptible à l’aide de « représentations anthropomorphiques » (d’où le genre masculin qui souligne sa nature d’Homme divin) [23], le mysticisme néo-platonicien, quant à lui, croit en un dieu abstrait (« l’Unité »), non-limité et non-déterminé (« infini » et « indifférencié »), donc non-personnel ; par conséquent, il ne parle pas vraiment d’un dieu mais plutôt d’une « divinité » : mot abstrait qui est censé effacer tout aspect concret, anthropomorphique et surtout l’aspect du genre – en toute rigueur de langage, pour désigner l’Un, il ne faut pas dire « il » mais « cela » !

      2) conséquence sur la nature de la relation spirituelle entre le croyant et son Dieu : le prophète entretient avec son Dieu une relation chaleureuse de type affectif (une relation intime et personnelle), tandis que le mystique cultive une relation habituelle de type plutôt intellectualiste (impersonnelle ou dépersonnalisée), car fondée sur sa « pensée réfléchie » faisant acte d’intellection ou de « conception » afin de s’élever vers sa déité, au demeurant insensible à l’hommage de ses adorateurs.

      3) valeur de la matière : dans la perspective ouverte par la transcendance absolue d’une telle divinité, le mystique tend à « fuir » ce grossier monde matériel et à mépriser son corps, car la matière apparaît à la fois comme un mal et comme une « apparence illusoire » : comme un mal, au moins en ce sens qu’en alourdissant l’esprit humain et en le particularisant dans une forme externe (le corps), la substance matérielle fait obstacle à l’envol de l’esprit humain vers l’Esprit informe et universel ; comme une « apparence illusoire », dans la mesure où la matière nous semble être la chose la plus réelle alors que, sur l’échelle des êtres, elle se trouve située à l’extrême opposé de l’essence de Dieu (l’être le plus réel, Ens realissimus) : elle est donc dénuée de toute réalité authentique – sorte de néant sans consistance (mais principe du mal !). Par contraste, à la lumière de la révélation biblique sur la création, le prophète considère la matière comme une réalité de « valeur positive » ; d’où l’idée que le corps physique est un bien et même un moyen bénéfique pour sa progression spirituelle vers le Dieu Très Saint.

      Et comme le déclare  Albert Schweitzer en 1931 :

      « Le mysticisme purement orienté vers Dieu reste une chose morte » 
      (Pure God-mysticism remains a dead thing) [24].

Condamnation sans appel d’une attitude que l’on peut qualifier de « théocentrique ». Un tel jugement se comprend sans doute mieux si l’on précise la préférence de son auteur pour le « mysticisme » de Paul, caractérisé par une relation directe et constante avec Jésus (« être-dans-le-Christ ») ainsi que par le sentiment d’être en contact avec le royaume du surnaturel et de la grâce.


III. Le Moyen-âge

      Il est d’un grand intérêt de souligner une quatrième appropriation du terme mystique qui vit le jour au XIIème siècle :

      « mystique » en un sens ecclésial : l’adjectif fut transféré de la liturgie à l’Église entière, vue elle aussi comme le corps mystique du Christ, car elle constitue un corps humain dans lequel Jésus vit d’une façon cachée, donc mystérieuse.

      Mais le Moyen-âge développe surtout d’une manière notable le premier aspect sémantique du terme « mystique » (acception biblique) : voici donc apparaître la doctrine du sens mystique de l’Écriture. Il s’agit de la signification spirituelle (= symbolique, allégorique) par opposition à la signification littérale ; autrement dit le niveau de sens qui est secret, car caché sous le sens littéral évident.

      D’une manière générale, le terme « mystique » désigne alors l’ensemble de ce qui a trait au(x) mystère(s) de la foi. Ce qu’aujourd’hui on a tendance à appeler « mystique » s’appelle alors contemplatio et vita Dei contemplativa.

      Ce n’est qu’à partir du XVème siècle que « mystique » dénote l’expérience directe et passive de Dieu.

       Toutefois, une question capitale ne saurait être éludée : quel a été l’effet/l’impact de la doctrine dionysienne, qui proclame la splendeur du dieu de la philosophie néo-platonicienne, tout en reléguant dans l’ombre le Dieu de la Bible ?

      Tout simplement une rupture totale entre la foi et la philosophie, et, au niveau des individus : « une vie intérieure déchirée » [25], en raison d’« un écartèlement » entre l’amour et la volonté d’une part, et l’intelligence de l’autre.

      Qu’on en juge. Le Nouveau Testament assure que l’on peut voir Dieu (et tel qu’il est, sicuti est) pendant que l’ensemble de la Bible mentionne de nombreux personnages qui ont eu cette expérience : tel est donc l’objet de la foi, assumé par la volonté et l’amour. Mais la philosophie assène à l’intelligence une autre assertion : « Dieu est et sera toujours inconnaissable » [26] ! 

      Conséquences de cette situation :

Il est inévitable que, confrontée avec le déchirement intérieur des meilleurs et des plus doués [c’est-àdire. des philosophes et théologiens], la dévotion de l’ensemble du clergé et des fidèles s’évade dans une piété toute sentimentale et affective. Bientôt, et pour des siècles, ‘dévotion’ et ‘mystique’ deviennent des phénomènes associés à un niveau de sous-développement mental [27].
     
      Notons que « Même Albert le Grand et le jeune Thomas d’Aquin devront encore, en tant que théologiens, pour sauver la jeune philosophie, vider la promesse évangélique de sa substance » [28].
     
La position finale de l’Aquinate est d’ailleurs très explicite :

Comme dit Denys : si quelqu’un, qui voit Dieu, comprend ce qu’il voit, ce n’est pas Dieu qu’il voit(Sicut Dionysius dicit : si aliquis videns Deum intellexit quod vidit, non ipsum vidit[29].

      C’est l’énoncé très net d’une présomption catégorique contre la réalité de toute vision concernant Dieu [30].
     
      Pour saisir la portée de cette doctrine, il n’est que de la comparer au récit de la vision de Paul sur la route de Damas [31]

      Le texte sacré affirme explicitement que Paul a vu Jésus-Christ qui lui est apparu [32] et qu’il y a eu un dialogue entre eux. À ce moment-là, Jésus est dans un glorieux état ressuscité, ce qui signifie, comme Paul écrira plus tard, qu’« en lui habite corporellement toute la plénitude de la divinité » [33]

      Il ne fait donc aucun doute que Jésus est un Dieu, tout en étant personnel, corporel et anthropomorphique. Et il y a encore moins de doute sur trois autres points concernant Paul : 1) celui-ci a parlé face à face avec le Christ ; 2) Paul a perçu et connu, en toute lumière et en toute conscience, ce Dieu situé devant lui ; enfin 3) Paul a parfaitement compris qui était ce Dieu et ce qui était en train de se passer. Tel est l’ensemble des faits principaux, contenus dans le récit de cette vision, que tout le monde peut comprendre fort aisément.

      Ce genre d’expérience, on s’en doute, est totalement aux antipodes d’une expérience de type dionysien, inspirée du néo-platonisme, au cours de laquelle l’âme du mystique rencontre l’Ultime Réalité (purement spirituelle, informe et incompréhensible, en un mot : la « Ténèbre divine »), à la faveur d’une soudaine extase qui, préparée par une ascèse ou technique mentale, fait sortir l’âme  de sa sphère de conscience ordinaire, au prix de l’abolition de toutes les facultés psychologiques et même de la conscience de soi, et qui est par là comparable, si ce n’est identique, à la quasi obscurité d’un état d’inconscience (le fameux « nuage d’inconnaissance ») – extase qui, une fois évanouie, laisse le mystique, revenu à lui, dans un état conscient où il ne peut savoir ou comprendre ni ce qui s’est vraiment passé, ni ce qu’il a exactement perçu ou connu, ni même (qui sait ?) s’il a réellement perçu, connu ou rencontré quelque chose ou Quelqu’un, mais tenant néanmoins à proclamer « indicibles », « indescriptibles », et son expérience vécue et la divinité prétendument rencontrée [34].

      Comme si, en quelque sorte, l’ineffabilité était devenue une garantie et un critère positifs...

      Voilà donc (si on a bien compris) le genre d’expérience, fondée sur la doctrine du Pseudo-Denys, à laquelle Thomas d’Aquin accorde la précellence ! Au détriment de la catégorie d’expérience biblique représentée par la vision de Paul !

      Dès lors, on a des chances de saisir encore plus nettement combien dramatique et profond pouvait être « le déchirement intérieur » de la conscience chrétienne au Moyen-âge. 

      Mais pas seulement au Moyen-âge, à vrai dire : il y aura une répercussion importante de ce problème à l’âge de la Renaissance (XVIème siècle), en Espagne. 
      La doctrine du Dieu transcendant et immatériel (qui doit être recherché dans le dépouillement psychologique le plus radical) aura une incidence troublante sur la spiritualité de Thérèse d’Avila, à un moment de sa vie qui deviendra un tournant majeur de sa doctrine mystique.

      En effet, après avoir reçu de nombreuses expériences christologiques (visions et apparitions de Jésus), elle fut assurée par un maître spirituel du « caractère passager » et non fondamental de celles-ci. Pourquoi donc ? La raison alléguée fut en substance la suivante : « la contemplation parfaite » est censée se réaliser « dans la pure expérience de la Divinité transcendante [= théocentrisme !], sans aucun sensible, au-delà de toute référence au corporel, et donc sans la médiation de la contemplation de l’humanité du Christ » [35] ! 

      À contrecœur, elle se soumit au joug pesant de la pression de théologiens et d’ecclésiastiques, mais ne put le faire bien longtemps ; elle revint à son attitude première qu’elle confirma par une prise de position doctrinale définitive : « Jésus et son humanité sont la porte obligée » pour gravir tous les degrés de la vie spirituelle [36].

      Faisons une pause ici, car cette anecdote importante appelle une explication fondamentale. Si Thérèse d’Avila ne participe pas à la tradition mystique d’inspiration néo-platonicienne, c’est qu’il faut bien souligner l’existence de deux voies mystiques dans le christianisme : l’une appelée « apophatique » [37] ou négative, et l’autre « cataphatique » [38] ou positive.
     
La tradition apophatique, la via negativa, met l’accent sur la différence radicale entre Dieu et les créatures. Dieu est ainsi mieux atteint par la négation, l’oubli et l’inconnaissance, dans la ténèbre de l’esprit sans le soutien des concepts, images et symboles. Le mysticisme cataphatique, la via affirmativa, met l’accent sur la similarité qui existe entre Dieu et les créatures. Parce que Dieu peut être trouvé en toutes choses, la voie affirmative recommande l’usage de concepts, images et symboles comme voie menant à la contemplation de Dieu [39].
     
      La première tradition, déjà esquissée par Grégoire de Nysse au IIIème siècle, a reçu sa formulation la plus nette au Vème siècle par le Pseudo-Denys (inspiré par le plotinisme, comme on l’a vu) et compte ensuite, parmi ses plus célèbres représentants, des mystiques tels que Maître Eckhart (XIVème siècle) et même Jean de la Croix, contemporain et ami de Thérèse d’Avila. Cette voie négative semble surtout fondée sur l’intellectualité et constitue en fait un théocentrisme : elle vise essentiellement Dieu en tant qu’Ultime Réalité. On reconnaît ici de suite le « pure God-mysticism » dont parlait Schweitzer.

      La deuxième tradition, dont le lointain ancêtre chez les Pères de l’Église semble être Origène (IIIème siècle), s’illustre par des mystiques tels que François d’Assise (XIIIème siècle), Ignace de Loyola et Thérèse d’Avila (XVIème siècle) ainsi que par le mouvement de la Dévotion au Sacré-Cœur. Cette voie positive favorise la nette prédominance de l’affectivité ou du « cœur » et s’appuie sur un christocentrisme tardif (né seulement au XII-XIIIème siècle). C’est une approche qui privilégie le Christ comme moyen d’accès au Père. 


IV. Le XVIIème siècle
     
      Une innovation apparaît au XVIIème siècle avec la création d’une discipline théologique indépendante : la théologie mystique. Précisons de quoi il retourne.
      Cette expression, qui remonte au Pseudo-Denys comme on l’a vu, était utilisée par les médiévaux et constituait l’opposé de la scolastique.

      Puis, au XVIème siècle, elle en vint à désigner la connaissance expérimentale, secrète et savoureuse de Dieu dans la contemplation « infuse » (= reçue dans l’âme par la grâce) ; elle s’opposait alors à la connaissance conceptuelle des vérités de la foi dans l’oraison active.

      Maintenant, ce vocable désigne l’étude spécifique de l’itinéraire qui conduit l’âme à Dieu (par la contemplation et à travers les étapes de la vie spirituelle). Il s’étend donc en fait à l’ensemble de la spiritualité.

      En même temps, on accorde une grande importance au schéma des 3 voies (purgative, illuminative et unitive) assimilées aux 3 états (commençant, progressant et parfait) et même sans doute aux 3 hommes (corporel, rationnel et spirituel).


V. L’époque moderne

      La tendance générale a prévalu de réserver le terme « mystique » pour les niveaux supérieurs de la contemplation. En voici deux illustrations assez typiques – même si elles ne manquent pas de différer entre elles sur certains points – fournies par W. Wainwright et L. Gardet.

      Un philosophe de la religion, William Wainwright, donne de l’expérience mystique la définition suivante :

      « état unitaire qui est noétique, mais dépourvu de contenu spécifique empirique »
      (unitary state which is noetic, but lacks specific empirical content[40],

      c’est-à-dire état d’union (entre l’âme et Dieu) [41] qui s’accompagne d’une connaissance dont l’objet n’appartient pas à notre monde phénoménal et physique ; il s’agit en fait de l’intuition d’un Être transcendant et ineffable, ce qui exclut bien évidemment les visions et apparitions d’un Être concret et personnel. Par ailleurs, cette position inclut quand même l’idée d’une perception directe, contrairement à la doctrine de l’école néothomiste.

      Louis Gardet (philosophe d’obédience thomiste, de la lignée de Gilson et de Maritain) a publié de nombreuses études sur le mysticisme.

      Considérant d’abord toute forme de mystique (naturelle et surnaturelle), il définit ce terme comme : « l’expérience fruitive [42] d’un absolu » [43]. Mais en terrain proprement chrétien, il conçoit la mystique comme :

      L’expérience fruitive des profondeurs de Dieu,
      par mode de nescience,
      et par voie de connaturalité d’amour,
      expérience atteinte dans ses effets, créés dans l’âme par la grâce [44].

      En termes clairs : c’est une expérience dans laquelle l’âme est transformée et configurée selon l’image de Dieu, en recevant la charité et, de ce fait, elle se trouve conformée à la nature divine (= connaturalité d’amour) ; dans cet état spirituel, elle est en mesure de jouir de la présence de Dieu, mais d’une manière indirecte et médiate (par la conscience des effets divins dans l’âme) et non pas directement et immédiatement : l’âme n’a pas de connaissance ou d’intuition de Dieu (= expérience par mode de nescience/non-savoir) ; elle ne bénéficie donc pas d’une vision de son essence : dans notre condition actuelle, charnelle ou corporelle, c’est impossible, nous affirme-t-on. 

      Ainsi Dieu est connu comme inconnu. Une telle idée trahit à sa manière la permanence de l’antique doctrine dionysienne selon laquelle l’union mystique est une « docte ignorance » (un savoir ignorant !), et même « une ténèbre lumineuse » – dans la mesure sans doute où l’âme connaît Dieu directement par contact (= lumière), tout en ne pouvant rien connaître ou comprendre de lui (= ténèbre) ! Autant dire qu’une pareille expérience est bel et bien d’un genre énigmatique et indicible, effectivement...

      En somme, selon cette perspective néo-thomiste, l’expérience mystique n’apporte aucune connaissance positive sur l’Être suprême, aucune intuition directe de Dieu. Toutefois, on pourrait presque se poser la question suivante à propos de la raison profonde d’une pareille inconnaissance : serait-ce que cet Ultime impersonnel, qui se manifeste personnellement à l’âme humaine, veut en fait garder l’incognito ?  Autrement dit : il est, après tout, possible de se demander s’il n’est pas dans son essence de vouloir, en même temps, se révéler et ne pas se révéler...

      Quoi qu’il en soit de cette épineuse question spéculative, il reste assuré que, toujours dans cette perspective, la connaissance mystique est une connaissance par non-connaissance, si l’on veut être vraiment précis.  

      Néanmoins, vers le milieu du XXème siècle, une autre tendance était déjà apparue qui voyait la nécessité d’élargir le sens du terme mystique, pour le rendre applicable à toute personne qui participe spirituellement au mystère du Christ. Position qui semble enfin revenir davantage dans le giron du Nouveau Testament et de la doctrine paulinienne en particulier.

      Mais la clef de voûte a peut-être été finalement posée par un historien des religions, Jess B. Hollenback [45]qui, en 1996, a souligné un élément de l’expérience mystique qui a été rejeté depuis très longtemps comme non-essentiel mais qu’il faut selon lui absolument réintégrer dans la compréhension de ce phénomène : l’aspect d’enthymesis (« empowerment of the mind, will and imagination »), selon lequel le mystique se voit investi d’un pouvoir spirituel qui magnifie les capacités de son esprit, de sa volonté et de son imagination, et qui s’accompagne notamment de visions et de perceptions extra-sensorielles.

      Ainsi, la vision du Christ glorieux par Paul (sur la route de Damas) acquiert enfin pleinement son droit de cité dans la mystique ! Même si, on s’en doute, une telle vision ne sera toujours pas très bien vue dans les quartiers dionysiens et thomistes.

      En tout cas, aux yeux de Hollenback, la vision de Paul entre, sans conteste aucun, dans la catégorie des phénomènes mystiques et il la cite même parmi les quatre types d’expérience sur lesquels se fonde et s’élabore l’ensemble de sa théorie [46]. Selon lui : « L’histoire biblique de Saint Paul concernant sa conversion dramatique au christianisme se distingue comme l’exemple d’expérience mystique le plus connu de toute la littérature religieuse » [47].


VI. Bilan de la mystique chrétienne

      En guise de bilan sur l’ensemble du mysticisme chrétien, nous allons nous inspirer de certaines remarques critiques de Denise et John Carmody qui seront  présentées sous forme de résumé synthétique, en suivant souvent d’assez près leur formulation [48]. Nos propres remarques de quelque importance seront données en italiques.
     
Influence négative de la philosophie hellène :
  
      Ces auteurs soulignent clairement le fait que le christianisme « est entré dans le climat intellectuel grec, peut-être sans se rendre pleinement compte à quel point celui-ci pouvait être différent du climat biblique dans lequel Jésus avait vécu ». La religion chrétienne n’était donc pas en mesure de faire une bien bonne affaire [49]

      En effet, dans la culture grecque, il n’y avait pas de « Dieu personnel » [50] et la notion d’un Dieu incarné « semblait auto-contradictoire ». De plus, l’Ultime Réalité de Plotin est conçue comme une sorte de néant (« a divine no-thing-ness »), en raison du fait qu’elle se trouve « au-delà de toute catégorisation » rationnelleautant que de toute catégorie objective, ontologique : en bref, l’Un est censé se trouver bien au-delà de notre raison et de l’ensemble des êtres.

      Assurément, Plotin pouvait se glorifier d’avoir découvert une conception hautement paradoxale : un dieu qui est le plus réel de tous les êtres tout en étant le plus semblable au néant, une divinité qui est à la fois Tout et Rien [51] ! Toutefois, à strictement parler et penser, une divinité qui se situe  au-dessus de la catégorie de l’être se trouve par là située en dehors de cette catégorie : un tel dieu est donc du non-être, du néant, ni plus ni moins [52] !

       Pure jonglerie verbale, la théorie de Plotin n’est que du galimatias. Ainsi pouvons-nous mieux cerner les raisons du jugement qu’ Albrecht Ritschl portait sur le dieu des mystiques d’inspiration néo-platonicienne, en le qualifiant purement et simplement de leurre, de duperie, ou en d’autres termes, de mystification...
     
     
La dichotomie du mysticisme :
     
      Le mysticisme chrétien s’est trouvé confronté à une nette alternative : soit suivre une voie abstraite, sur un plan intellectuel, soit suivre une voie concrète, sur un plan historique et affectif.
     
      La première voie est celle qui a pour objet le « Dieu de la prière contemplative : la Trinité », c’est-à-dire la « substance trinitarienne de l’ineffable divinité ». C’est ici, bien sûr, la fameuse voie négative/apophatique qui fait abandonner le monde et les sens l’imagination et la raison, même la conscience de soi, afin de parvenir éventuellement en contact avec l’Un, la simplicité en soi, le prétendu « pur Être », dans le silence, la ténèbre et l’inconnaissance. Cette voie est donc désincarnée et totalement « aniconique » (= proscrivant l’usage des icônes : peintures ou représentations imagées).

      Il convient de souligner nettement, d’une part, que cette voie a été la plus influente et la plus prestigieuse dans l’histoire du mysticisme, et, d’autre part, que c’est en fonction d’elle, c’est-à-dire en la privilégiant d’une manière plus ou moins explicite, que la plupart des auteurs modernes – philosophes et théologiens – ont abordé le sujet du mysticisme.
      
      La deuxième voie est celle qui se tourne vers Jésus-Christ en tant que Médiateur et Porte menant au Père. Cette voie spirituelle affirme que l’on peut trouver Dieu « dans et au travers de la chair » de Jésus : à savoir grâce à une méditation portant sur les événements de la vie du Sauveur (donc sur ce qui est appelé « l’Humanité du Christ » : le Fils de Dieu corporel et historique). Jésus est ici considéré comme « l’image de l’Image, l’icône du (Père) », et certains mystiques « ont réellement développé un sens de l’ultime réalité qui était pleinement iconique », ce qui semble impliquer logiquement que Dieu est anthropomorphique, si l’on veut bien expliciter totalement cette idée. Il s’agit d’un itinéraire positif, « incarnationnel » et « iconique » (= attaché à l’usage des icônes).
     
      Dès lors, une grave question s’impose : quand les mystiques de la voie négative parvenaient à « une rencontre directe avec l’ultime réalité », qu’advenait-il de leur « confession christologique » ? Non seulement ils aboutissaient à un « langage négatif et ontologique » (en lieu et place d’un langage « historique et incarnationnel »), mais encore ils débouchaient sur une « union avec Jésus moins personnelle que celle que la théologie aurait pu garantir » : c’était donc « se séparer grandement de [la] matrice biblique » [53].

      En effet, dans la mesure où la doctrine chrétienne reconnaît en Jésus-Christ « la révélation et la présence de Dieu », comment est-il légitimement possible de minimiser, voire de négliger, son rôle et sa présence de Médiateur unique et nécessaire pour avoir accès au Père ? À cet égard, on conviendra sans doute aisément, par contraste, que la théorie de la voie positive a le mérite d’avoir établi ses racines, non dans le sol aride de la philosophie humaine (le néo-platonisme du Pseudo-Denys), mais dans la terre fertile du Nouveau Testament (plus précisément dans les enseignements des apôtres Paul et Jean).


*    *    * 
     
      En fin de compte, une telle étude sur l’histoire sémantique du terme « mystique » ne manque pas de nous inviter à songer quelque peu à la question suivante :

      Les nombreux mystiques chrétiens, qui n’ont pas suivi la voie positive et christologique, se sont extraordinairement distingués, sans doute, par la hauteur de leur spiritualité, mais se sont-ils autant distingués, en vérité, par la profondeur de leur christianisme ? 




Notes et références


[1] Bailly, A. Dictionnaire grec français. Paris, Hachette, 1950.

[2] De Lubac, Henri. « Introduction ». La mystique et les mystiques. A. Ravier, édit. Paris, Desclée de Brouwer, 1965. p. 24-25 (voir pp. 23-38).

[3] Gardet, Louis. La mystique. Paris, PUF, 1970. p. 5.

[4] Ce thème a été développé en détails lors de la conférence que j’ai donnée à Perpignan (août 2003), à Lyon, Toulouse, Madison… et qui était intitulée : « L’Initiation dans la Bible et l’Antiquité ».

[5] Jossua, Jean-Pierre. Seul avec DieuL’aventure mystiqueParis, Gallimard, 1996. p. 18. Selon F. Cumont : « en un certain sens la sublimité de son mysticisme [de Plotin] est la transposition philosophique » des « cérémonies secrètes célébrées dans les temples » d’Égypte, c’est-à-dire des mystères d’Isis. Il faut aussi savoir qu’à l’époque, l’initiation la plus réputée était celle d’Éleusis, en Grèce, et qu’il n’y avait aucun problème pour accumuler les initiations et les sacerdoces offerts par les différentes religions (païennes). Cumont, Franz. Lux perpetua. Paris, Geuthner, 1949. p. 359.

[6] Hans Jonas a attiré l’attention sur le fait que les antiques cultes mystériques, ou religions à initiation, ont laissé en héritage à la pensée et à la spiritualité mystiques quasiment toutes les catégories et images de base. De son côté, W. Inge pensait même que le Pseudo-Denys voulait « souligner la ressemblance » « entre les mystères grecs et le mysticisme chrétien » ! À ses yeux, il ne fait absolument aucun doute qu’il a existé une étroite « alliance » entre les « religion[s] à mystère et le mysticisme spéculatif » de l’Église chrétienne. Jonas, Hans. “Myth and Mysticism : a study in objectification and interiorization in religious thought.”  Journal of Religion 49 (1969) : 315-329 (voir particulièrement les pages 320-24).Inge, William Ralph. Christian Mysticism. London, Methuen, 1948. pp. 349-350.

[7] Bouyer, Louis. « Mystique. Essai sur l’histoire d’un mot. »  La Vie Spirituelle (Supplément), 1949. 3 : 3-23. Bouyer, Louis. Mysterion.Ibidem. 1952. 6 : 397-412. Bouyer, Louis. « Mysticism : An essay on the history of the word. » Understanding Mysticism. R. Woods, édit. Garden City, New-York, Double-Day Image, 1980. pp. 42-55.

[8] Noms divins. II, 7.

[9] Théologie mystique. I, 3.

[10] Les mystères d’Éleusis étaient accessibles « à tous, même aux esclaves, sans condition de moralité, à la seule exclusion des assassins et des barbares » ! Cumont, Franz. Op. cit. p. 240.

[11] Dans la Bible : cf. Gen. 1 : 26 ; 32 : 30; Exo. 24 : 9-11 ; 33 : 9-11 ; Nombres 12 : 6-8 ; Deut. 34 : 10 ; Ésaïe 6 : 1-8 ; etc. Chez les juifs : La doctrine la plus ancienne du judaïsme, d’Alexandrie et de Palestine, affirme que Dieu ressemble à un être humain. Un des Manuscrits de la Mer Morte (secte essénienne de Qumran) parle de Dieu comme d’un être de chair (4Q416 fr.1). J. Neusner attaque le vocable moderne du Tout-Autre/Wholly-Other quand il fait remarquer que, pour le judaïsme fondé sur la Bible, « Dieu n’est …pas tout-autre mais le même, encore qu’il soit meilleur. »  (God is (not wholly other but the same, even if better). Et il ne craint pas de définir l’ancienne doctrine juive de « l’incarnation de Dieu » comme suit : La représentation de Dieu dans la chair, comme corporel, consubstantiel en émotion et vertu aux êtres humains, et participant aux modes et moyens d’action habituels pour les mortels, (…) accomplissant les actions que les femmes et les hommes accomplissent, de la même façon qu’ils les accomplissent. Neusner, Jacob. The Incarnation of God : The Character of Divinity in Formative Judaism. Philadelphia: Fortress, 1988. p. 17. Neusner, Jacob. “Conversation in Nauvoo about the Corporeality of God.” BYU Studies 36, no. 1 (1996-97): 7-30. p. 15. Gottstein, Alon. “The Body as Image of God in Rabbinic Literature.”  Harvard Theological Review 87 (1994) : 172-185. Chez les chrétiens : Adolphe Harnack, célèbre historien du christianisme, mentionne le fait que les chrétiens, cultivés et non-cultivés, des deux premiers siècles, concevaient Dieu avec une forme et une existence corporelles. Dans les articles suivants, David Paulsen montre que, de manière analogue à la situation de Philon le juif parmi ses coreligionnaires d’Alexandrie, les théologiens chrétiens, imbus de platonisme (depuis la fin du IIème siècle), introduisent la doctrine de l’immatérialité radicale de Dieu mais se trouvent en butte à la masse des croyants, fidèles à la tradition biblique. Harnack, Adolphe. History of Dogma. 7 volumes. New-York, Dover, 1961.
Vol. 1 : 180 n. 1; vol. 2 : 255 n. 5. Paulsen, David L. “Early Christian Beliefs in a Corporeal Deity : Origen and Augustine as Reluctant Witnesses” Harvard Theological Review 83 (1990) : 105-116.Paulsen, David L. “Reply to Kim Paffenroth’s comment”. Harvard Theological Review 86 (1993) : 235-39. Paulsen, David L. “The Doctrine of Divine Embodiment: Restoration, Judeo-Christian, and Philosophical Perspectives.” BYU Studies 35, no. 4 (1995) : 7-87.

[12] L’immensité divine est l’attribut par lequel Dieu est présent en toutes choses d’une manière intime, non par la médiation d’un de ses pouvoirs ou d’une de ses facultés comme la connaissance, mais par son être ou essence même (c’est-à-dire par lui-même immédiatement) : autrement dit, tout est en lui ou, si l’on préfère, il « remplit » l’univers.

[13] L’omniprésence est mieux nommée l’ubiquité, qui est une conséquence de l’immensité et qui désigne plus précisément la présence à tout ce qui occupe le temps et l’espace : la faculté d’être présent partout en même temps.

[14] Pour tâcher de bien comprendre toutes ces caractéristiques de l’Un, il faut sans doute partir du fait qu’étant unique par définition (logiquement : l’un sans second), ce dieu des philosophes est donc foncièrement différent de tous les êtres ou de toutes les réalités : il ne peut rien y avoir comme lui, il n’existe rien qui puisse lui être comparé ; en bref, il existe comme aucun autre être n’existe. Conséquence : il est totalement incomparable, indescriptible, incompréhensible, inclassable, inqualifiable... Lorsque le Dieu biblique descend de son royaume céleste pour venir communiquer avec un prophète, il apparaît avec un corps visible, une voix audible et une localisation précise. Par contraste, selon une remarque humoristiquement sérieuse de Bergson à propos du dieu des philosophes : « Il s’agit si peu du Dieu auquel pensent la plupart des hommes que, si par miracle, et contre l’avis des philosophes, Dieu ainsi défini descendait dans le champ de l’expérience, personne ne le reconnaîtrait ». Parce qu’il serait, bien entendu, littéralement inreconnaissable, non-identifiable. Bergson, Henri. Œuvres. A. Robinet, édit. Paris, PUF & Editions du Centenaire, 1970. p. 1180.

[15] Dans le premier article mentionné ci-dessous, Edmond Cherbonnier démontre la totale opposition conceptuelle entre le Dieu présenté par la Bible et le dieu conçu par le mysticisme et le néo-platonisme. Dans le second, il montre pourquoi et comment les théologiens chrétiens ont défiguré le Dieu biblique, en lui superposant le dieu de la philosophie grecque, ce qui revenait en fait à vouloir combiner « deux idées de Dieu mutuellement exclusives », et ce qui a abouti à « une auto-contradiction », jusqu’à ce que, vers les années 1950, plusieurs philosophes et théologiens, juifs et chrétiens, se mettent à dénoncer cette forfaiture et à réhabiliter la doctrine du Dieu biblique (personnel et anthropomorphe). Cherbonnier, Edmond LaB. « The Logic of Biblical Anthropomorphism ». Harvard Theological Review 55 (1962) : 187-206. Cherbonnier, Edmond LaB. “In Defense of Anthropomorphism”. Reflections on Mormonism. Judaeo-Christian Parallels. T. Madsen, édit. Provo, Utah, Religious Studies Center, BYU, 1978. pp. 155-173. Notons en passant qu’au début du second article, Cherbonnier dégage les éléments de la doctrine mormone sur la divinité, qu’il juge éminemment anthropomorphique. Sans le mentionner explicitement, il doit d’ailleurs se référer au fait essentiel suivant : Joseph Smith, fondateur du mormonisme en 1830, prétendait avoir eu une vision de Dieu et de Jésus-Christ dans laquelle tous deux avaient une forme humaine et glorieuse – vision analogue, de toute évidence, à celle de Paul sur la route de Damas, concernant le Christ, et surtout à celle d’Etienne, avant de mourir lapidé, concernant le Père et le Fils (Actes 7 : 54-58). Cherbonnier suggère, semble-t-il, assez clairement que la doctrine mormone de la divinité est : 1) personnaliste – probablement même la plus personnaliste qui existe, si on saisit correctement sa pensée ; 2) cohérente : pas de contradiction entre la nature de Dieu le Père et celle de Jésus-Christ, alors qu’il existe une contradiction fondamentale dans la doctrine du christianisme, post-apostolique et hellénistique, entre Dieu le Père (immatériel et incorporel = l’Un) et Jésus-Christ (incarné/corporel puis ressuscité pour l’éternité) ; 3) biblique : conforme au canon des Écritures. Il faut avouer qu’en découvrant ceci, on est tout étonné de constater une profonde ironie de l’histoire : la même doctrine du Dieu anthropomorphe, proclamée par Joseph Smith au début du XIXème siècle, a été immédiatement méprisée et rejetée comme non-biblique, avant d’être, un siècle plus tard, redécouverte dans les pages sacrées des Écritures, sérieusement réévaluée et reconnue comme biblique ! Ce genre de remarque soulève, à vrai dire, deux questions importantes à propos du mormonisme qui n’est généralement pas très bien connu, avouons-le : 1) quelle est exactement sa situation dans l’histoire des religions et du christianisme en particulier ? 2) quelle était la nature du ministère « prophétique » de Joseph Smith ? Quel genre de « prophète » était-il exactement ? Pour répondre adéquatement à la première question, il semble clair que le mormonisme n’est pas un christianisme « épuré » (à la façon protestante), mais un christianisme « ressourcé ». En effet, Joseph Smith prétendait, non pas corriger une Église chrétienne corrompue (à la manière des Réformateurs), mais restaurer l’Église chrétienne originelle, dans sa plénitude (c’est donc un Restaurateur). Quant à la seconde question, elle a fait l’objet de nombreuses études intéressantes, mais une des plus célèbres a été celle d’Eduard Meyer, le grand historien allemand de l’Antiquité et des religions. Fasciné par Mahomet (fondateur de l’Islam au VIIème siècle) et par Joseph Smith – sans conteste les deux plus grands prophètes de l’ère post-biblique, il en a fait une comparaison complète et détaillée. Quand les deux prophètes se ressemblent, ils ressemblent aussi aux prophètes bibliques. Là où ils diffèrent (et sur des points essentiels !), c’est Joseph Smith qui se trouve toujours en harmonie avec les prophètes bibliques, tandis que Mahomet doit être classé dans une autre catégorie. La conclusion suggérée par Meyer, dans le cadre de cette comparaison, revient clairement à ceci : le mormonisme représente la réapparition du prophétisme biblique dans les temps modernes. Très précisément, à ses yeux, l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours n’est pas une autre secte chrétienne parmi tant d’autres ; c’est « une nouvelle religion révélée ». Précisons quand même que la sympathie de Meyer va plutôt vers Mahomet que vers Joseph Smith et que, de toute façon, selon lui, tous les prophètes, y compris le Christ, sont des illuminés qui s’auto-illusionnent. C’est dire le genre d’« objectivité » qui a présidé à la conduite de son étude. Meyer, Eduard. The origin and history of the Mormons : with reflections on the beginnings of Islam and Christianity. H. Rahde et E. Seaich, trad. Salt Lake City, Utah, University of Utah, 1950. (Titre originel :Ursprung und Geschichte der MormonenHalle, 1912)Nibley, Hugh. “Eduard Meyer’s Comparison of Mohammed and Joseph Smith.” Preliminary Report. Provo, Utah, F.A.R.M.S. (non daté).Nibley, Hugh. “Islam and Mormonism – A Comparison.”  The Ensign(March 1972) : 55-64.

[16] Au cours de l’été 2004, l’une des 5 conférences que j’ai données à Perpignan portait sur le thème de la doctrine de Dieu dans le christianisme (post-apostolique) et le mormonisme, avec l’explication complète de chacun des deux systèmes et leur comparaison avec les Écritures.

[17] Au cours des siècles, les théologiens ont dû travailler au burin la notion d’Absolu statique, afin d’en ôter les plus grosses aspérités et de la rendre plus conciliable – au moins en apparence – avec la notion du Dieu relationnel présenté par la Bible, Dieu qui vit en relation avec l’environnement de son royaume céleste et ses anges ainsi qu’avec notre univers (qu’il a créé), les êtres humains et l’histoire terrestre (qu’il guide activement par sa Providence et dans laquelle il ne manque pas d’intervenir directement). Ils ont aussi dû masquer les crevasses trop criantes dans la notion d’Impersonnalité divine, en faisant du replâtrage à l’aide d’éléments empruntés au portrait biblique du Dieu personnel. Cette façon de faire ne va pas sans évoquer le terme de « bricolage » que, curieusement, Lévi-Strauss utilisait dans son travail d’intellectuel structuraliste. En tout cas, concernant la validité de cette identification/accommodation entreprise par les théologiens, voir le résumé sur le deuxième article de E. Cherbonnier mentionné à la note 15, qu’il ne sera pas inutile de compléter avec les cinq points suivants. • La contradiction fatale :Le point de départ de la définition philosophique de Dieu réside dans la notion de simplicité : aussi dit-on que la nature (ou essence) divine est absolument simple pour signifier que Dieu est un être « un » dans un sens qualitatif : il n’est pas composé d’éléments divers (d’où d’ailleurs l’idée qu’il est aussi « un » dans un sens quantitatif : il est unique). Conséquence : on ne peut discerner ou distinguer en lui aucune partie ou attribut, ce qui entraîne logiquement qu’il est, pour l’esprit humain, impensable, inconnaissable et indicible, car il est totalement impossible de penser ou de dire quoi que ce soit à son sujet. En fait, c’était exactement la thèse de la scolastique médiévale ; d’où la célèbre notion du theos agnostos, le dieu inconnu. Et pourtant combien de distinctions et de divisions ont été opérées dans l’essence divine, combien d’attributs, de déterminations, de qualités et de facultés ont été identifiés en ce dieu par les philosophes et les théologiens !  Ce qui a bien entendu détruit la simplicité absolue posée comme principe initial, tout en annulant du même coup l’inconnaissabilité et l’ineffabilité divines ! Ceci est, à vrai dire, un point qui bafoue l’intelligence et attriste le cœur des plus lucides intellectuels chrétiens. Comme le souligne L. Grandgeorge, ce point constitue en réalité une contradiction insoluble : ou bien Dieu est l’être absolument simple, et alors il nous est impossible de le penser et de lui accorder des attributs ; ou bien Dieu est déterminé, mais alors il n’est plus du tout l’être absolument simple !  La contradiction, étant fondamentale, s’avère mortelle. Résultat : toute la doctrine métaphysique, édifiée sur la base de ce principe, s’effondre comme un château de cartes ! En bonne logique, il aurait fallu s’en tenir strictement à la règle élémentaire de la théologie négative qui découle du postulat de la simplicité et que l’on peut ainsi formuler : Concernant Dieu, Parler ou penser, On ne peut ni ne doit ! De surcroît, ce postulat de simplicité absolue implique une « pure essence », délestée de tout attribut, entièrement dépourvue de la moindre qualité ou détermination. Pour définir la nature divine, il faut dire qu’elle n’est rien de déterminé : en un mot comme en cent, selon cette théorie philosophique, à strictement parler, Dieu n’est rien ! Maintenant, si l’on se souvient que la philosophie grecque soutenait aussi l’immatérialité radicale de l’Un, on se trouve en fin de compte confronté à la notion d’un dieu qui est à la fois démuni de toute réalité concrète et doté d’une essence entièrement vide. En conséquence, il est fort à craindre que ne surgisse un autre inconvénient extrêmement fâcheux : on ne voit plus très bien la différence entre un tel dieu et le néant ! Pas plus d’ailleurs qu’entre l’athée qui déclare : « Dieu n’existe pas ! » et le théiste ou croyant qui répliquerait : « si, Dieu existe, même s’il n’est rien ! » Et aussi stupéfiant que cela puisse paraître, cette remarque n’a rien d’invraisemblable, loin de là ! Elle reflète même plutôt bien la réalité, si l’on prête crédit à ce que dit Karen Armstrong, dans un livre dont les grandes qualités de clarté et d’érudition en ont fait unbestseller dans le monde anglophone ; à propos des « juifs, musulmans et orthodoxes chrétiens », elle rapporte ceci : « [t]ous ont suggéré, à une époque ou à une autre, qu’il était plus exact de décrire Dieu comme ‘Néant’ que comme l’Être Suprême, puisqu’ ‘il’ n’existe en aucune façon qui nous soit concevable ». Mais il est vrai que ce paradoxe, passablement absurde, a été un tant soit peu colmaté par le fait que philosophes et théologiens n’ont pas hésité à se contredire en voulant, très tôt (déjà du temps d’Augustin lui-même), donner une forme positive à leur notion de Dieu : ils lui ont donc insufflé des attributs et des qualités, dilatant ainsi son essence. Voyons comment et à quel prix. Armstrong, Karen. A History of God. New-York, Ballantine Books, 1992. p. 352. Voir aussi pp. 95, 127, 130, 198-9, 202, 253, 352, 369, 381, 388, 390, 396.Grandgeorge, L. Saint Augustin et le Néo-Platonisme. Paris, Minerva, 1896. pp. 61-62, 66-67, 69, 80-81, 101-102, 105, 108.Bernard McGinn. The Foundations of Mysticism. NY, Crossroad, 1991. pp. xviii-xix, 199, 328. Roberts, B. H. Outlines of Ecclesiastical History. Salt Lake City, Deseret, 1979. p. 192. • La double nature de Dieu : L’un des plus brillants philosophes thomistes du XXème siècle, R. Jolivet, définit Dieu comme un être en quelque sorte divisé en deux parties, puisqu’il possède deux sortes d’« attributs » : les uns « entitatifs » (= concernant son être) et les autres « opératifs » (= relatifs à son action) (pp. 437-38). En lisant cela, on se doute déjà que la première sorte d’« attributs » tient son origine de la philosophie grecque, tandis que la seconde provient de la Bible. Pourquoi ? Pour une raison bien simple et bien connue : d’une part, la préoccupation ontologique (sur l’être, l’existence et l’essence des choses) est typiquement grecque mais point du tout biblique ; d’autre part, la notion d’un Dieu dynamique est, de toute évidence, biblique mais absolument pas grecque ! Puis, en examinant les « attributs entitatifs » décrits par Jolivet (pp. 438-44), on découvre alors sans grande surprise les qualités abstraites suivantes : simplicité, unité, vérité, immutabilité, éternité, immensité – tous caractères métaphysiques qui appartiennent à l’Un de Plotin ! Quant aux « attributs opératifs » (pp. 445-66), on s’aperçoit qu’ils consistent en deux qualités psychologiques : l’intelligence et la volonté, elle-même décomposée à son tour en sous-qualités pour ainsi dire : amour, justice, miséricorde et providence – toutes facultés psychologiques et morales qui appartiennent à Yahvé (dans l’Ancien Testament) et au Père de Jésus-Christ (dans le Nouveau Testament), et qui sont d’ailleurs explicitement mises en relation avec notre monde en tant que création divine !  On obtient donc pleine confirmation de notre première remarque : deux notions de la divinité sont effectivement en présence, la partie « entitative » étant issue de la philosophie hellène et la partie « opérative » reflétant la doctrine hébraïque. Ainsi se trouve-t-on en mesure de détecter, dans ce portrait philosophique de l’Être suprême, la coexistence de deux visages antithétiques : celui du dieu grec et celui du Dieu biblique. Il s’agit donc au fond d’une divinité bicéphale. Ce qui n’est pas sans rappeler, de manière étonnante, le dieu romain Janus qui possédait un double visage, formé de deux faces tournées en sens opposés. Dès lors, cette analyse nous fait toucher du doigt ce que les historiens savent fort bien, et depuis longtemps, au sujet de la manière dont s’est formée la doctrine de Dieu dans le christianisme hellénistique (postérieur au premier siècle) : une fois la doctrine (néo)platonicienne adoptée et substituée à la doctrine originelle, il restait quand même à faire « cadrer », autant que possible, l’ancienne doctrine (un Dieu anthropomorphe et plein d’amour) avec la nouvelle (une déité-pure abstraction, froide et inhumaine). Dans ces conditions, « le problème de base » était en somme très clair, à défaut d’être très facile : « comment faire en sorte que l’Un, l’Incompréhensible, l’Indescriptible, le dieu absolument simple des philosophes, devienne conforme à l’image de Dieu présentée par les Écritures ? » (H. Nibley). Comme l’explique un philosophe et grand érudit contemporain, Robert Caratini : Après l’établissement du christianisme, (…) la plupart des penseurs vont (...) s’efforcer de montrer que le dieu des savants et des philosophes [grecs]s’identifie avec le Dieu de colère et de miséricorde des Juifs et des Chrétiens, le Dieu d’Abraham et de Jacob. Et le résultat final de cette tentative de « cadrage » s’est avéré aussi probant que celui de la quadrature du cercle. En 1948, un historien de la pensée, Arthur Lovejoy, stigmatisait pareille confusion de deux doctrines (si diamétralement opposées !) de la divinité, en la définissant comme « le triomphe le plus extraordinaire d’auto-contradiction » ! Caratini, Robert. Initiation à la philosophie. Paris, L’Archipel, 2000. p. 575.Jolivet, Régis. Traité de Philosophie. Vol. III. Métaphysique. Paris-Lyon, Vitte, 1944. pp. 437-466. Lovejoy, Arthur. The Great Chain of Being. Cambridge, Harvard University Press, 1948. p. 157. Nibley, Hugh. “Eduard Meyer’s Comparison of Mohammed and Joseph Smith.” Preliminary Report. Provo, Utah, F.A.R.M.S. (non daté). p. 5.• Perversion de la doctrine de l’amour divin : Voici une autre différence importante entre le dieu grec et le Dieu biblique : celle qui réside entre un introverti (= un être tourné vers soi) et un extraverti (= un être tourné vers autrui). Le dieu grec est un introverti, au moins depuis Aristote. En effet, transposant la théorie de Platon sur l’Idée des Idées (= l’Idée du Bien), Aristote conçut Dieu comme la Pensée de la Pensée, c’est-à-dire comme une « Pensée qui se pense elle-même, enfermée en elle-même » (Bergson. Op. cit. p. 1180). C’était au fond une manière de concevoir Dieu selon le modèle humain d’un intellectuel, philosophe de préférence, mais quelque peu atteint d’un cérébralisme schizophrénique. Notons en passant que, depuis Thomas d’Aquin, il est habituel d’adhérer à cette définition aristotélicienne, dans le cadre d’une analyse portant sur l’essence et les « attributs » du Dieu chrétien, témoin cet aveu admiratif de R. Jolivet : « Rien n’a été dit de plus haut sur Dieu par la sagesse naturelle » (Op. cit. p. 446). Pourtant, Bergson a observé, à juste titre, que « le dieu d’Aristote n’a rien de commun avec ceux qu’adoraient les Grecs ; il ne ressemble guère davantage au Dieu de la Bible, de l’Évangile » (Op. cit. p. 1181). Dans sa définition de la divinité, Aristote ne se montre guère très disert sur le sujet de l’amour divin. Et son maître, Platon, non plus, qui n’avait conçu l’amour que sous la forme d’eros (appétit/aspiration, désir de posséder) et s’était même avisé qu’un être divin en est totalement dépourvu, puisqu’il n’a besoin de rien (Banquet 200-201).
      C’est Plotin qui introduira la notion d’amour divin, en soutenant que Dieu est eros, et, plus précisément, eros de soi. Voici donc un dieu qui est amour de soi : « il s’aime (lui-même)… il est lui-même ce qu’il aime » (Ennéades VI, 8, 16) ! À l’opposé, le Dieu biblique est un être extraverti dont l’essence a été définie par l’apôtre Jean : « Dieu est agape » (1 Jean 4 : 8). La notion d’agape (mot grec) ou decaritas (mot latin, racine du terme « charité ») désigne un amour altruiste et désintéressé, caractérisé par la grâce ou le don, et même le don de soi. Cette notion est « la grande innovation spécifiquement chrétienne » (Cumont. Op. cit. p. 431). Toutefois, l’adoption du plotinisme par le Pseudo-Denys aboutira à l’incroyable transformation de la doctrine de l’amour divin : la substitution de l’eros à l’agape ! C’est ainsi qu’au XIIIème siècle, Thomas d’Aquin en est venu à considérer l’amour de Dieu comme un eros de soi « tel que Dieu ne puisse aimer que soi, ou, s’il aime autrui, que pour soi » (Cumont.Op. cit. p. 433). « La position initiale du christianisme était ainsi entièrement tournée » et défigurée (Cumont. Op. cit. p. 433). C’est avec cette nouvelle doctrine qu’a sans doute été atteint le point ultime de l’apostasie chrétienne par rapport à la doctrine biblique et originelle de Dieu. Une telle conception de l’amour divin explique d’ailleurs aisément la doctrine courante, philosophique et chrétienne, concernant ce Dieu dont l’activité première, « principale », consiste à regarder ses propres perfections et à s’abîmer, en quelque sorte, dans son auto-contemplation (Jolivet. Op. cit. p. 446). À la manière du fameux Narcisse de la mythologie ! • Traduction psychologique du portrait métaphysique de Dieu : En termes psychologiques, voici la description de la personnalité du Dieu chrétien qui nous est ainsi présenté sur le plan philosophique : - personnalité conflictuelle (forte contradiction fondamentale) ; - grave division interne du psychisme en deux pans distincts, ce qui ne manque pas de créer un cas de dédoublement de la personnalité ; - hypertrophie du plan intellectuel, associée à une attitude schizophrénique ; - affectivité de type égocentrique, à nette tendance narcissique. C’est le diagnostic d’un être sévèrement déséquilibré, foncièrement malade, atteint d’une psychose multiforme irrémédiable. Doit-on s’étonner du mouvement de pensée qui, au XIXème siècle, a finalement proclamé « la mort » d’un tel Dieu, à l’agonie depuis tant de siècles ? • La folie spéculative des philosophes selon Freud : L’avis du fondateur de la psychanalyse s’avère très pertinent sur un point très précis, en dépit de son athéisme notoire. Freud a en effet mis à jour l’absurdité de cette conception philosophique de Dieu, de la manière suivante : Les philosophes (…) donnent le nom de « Dieu » à une vague abstraction qu’ils se sont créée ; ensuite, ils sont à même de poser devant le monde comme des déistes, des croyants en Dieu, et ils peuvent même s’enorgueillir d’avoir découvert un concept de Dieu plus élevé, plus pur, malgré le fait que leur dieu n’est maintenant rien de plus qu’une ombre sans substance, ayant cessé d’être la puissante personnalité des doctrines religieuses. Ce constat général ne semble guère exagéré et l’on appréciera, en particulier, la profonde ironie engendrée par un tel passage : un athée qui reconnaît la supériorité du témoignage des prophètes bibliques sur les élucubrations des philosophes (et des théologiens) ! Freud, Sigmund.The Future of an Illusion. W. D. Robson-Scott, trans. Garden City, N. Y, Anchor Books, 1964, pp. 57-58.

[18] Maréchal, Joseph. Études sur la psychologie des mystiques. Vol. 1. Paris, Desclée de Brouwer, 1938. p. 237.

[19] Terme forgé par Rudolph Otto en 1917, dans son livre Das Heilige, traduit en anglais The idea of the Holy, et en français (d’une manière sans doute plus appropriée à son sujet) Le Sacré. Au chapitre 5 de ce livre, après avoir mis en exergue la maxime de Tersteegen (« Un Dieu compris n’est pas Dieu »), Otto définit assez logiquement le Tout-Autre comme ce qui est tout à fait au-delà de la sphère de l’ordinaire et de l’intelligible.

[20] Actes 17 : 34.

[21] Cité par Bernard McGinn. Op. cit. pp. 267-68.

[22] De Lubac, Henri. Op. cit. p. 21.  

[23] Cette affirmation que le Dieu biblique est un Homme divin a de quoi surprendre. Pourtant, après sérieuse investigation, voici ce que l’on peut découvrir d’une manière non moins surprenante : • Jésus enseignait que Dieu est « notre Père » (Mat. 6 : 9) : donc un être à la fois parfait et personnel (aimant et anthropomorphe), de genre masculin ! • Alors que les Évangiles montrent que Jésus est le Fils de Dieu (Mat. 1 : 18-25 ; Luc 2 : 1-21), le Christ, lui, s’appelait plus volontiers « le Fils de l’Homme » (Mat. 8 : 20 ; 9 : 6…) ! Cela paraît paradoxal, voire contradictoire, à moins qu’on ne reconnaisse l’identité des termes « Dieu » et « Homme », ce qui contraint à déduire, fort logiquement, que Dieu est un Homme divin. • Cette idée est encore moins choquante si on la replace dans son contexte doctrinal juif (prolongé par celui des premiers chrétiens) concernant un Dieu corporel et semblable à un être humain. • Une telle doctrine est, d’ailleurs, corroborée par d’autres Écritures, dont voici sans doute la plus importante. Dans l’Évangile de Jean, Jésus dit ceci : « Personne n’est monté au ciel, si ce n’est celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’Homme qui est dans le ciel » (Jean 3 :13). L’exégèse voit habituellement, dans l’expression « le Fils de l’Homme qui est dans le ciel », une allusion à la préexistence du Christ. Mais cette idée ne semble pas très bien cadrer avec la phrase, pour plusieurs raisons : 1) après avoir affirmé sa descente du ciel, Jésus est donc sur terre, pas « dans le ciel » ; 2) l’expression « le Fils de l’Homme » est un titre qui désigne le Christ pendant son ministère mortel et que Jésus s’attribue dans ce sens, non pour désigner son statut ou son rôle dans la préexistence ; 3) de toute façon, si cette expression avait vraiment visé la préexistence du Sauveur, le contexte immédiat de la phrase aurait exigé un verbe « être » à l’imparfait (au lieu du présent) et la phrase aurait été ainsi formulée : Nul n’est monté au ciel, si ce n’est celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’Homme qui était dans le ciel (avant de descendre !) Le sens mystérieux de cette phrase s’évapore si, au lieu d’appliquer l’expression tout entière au Christ, on discerne le fait qu’elle désigne Jésus comme « le Fils » « de l’Homme qui est dans le ciel ». Et ainsi cet « Homme qui est dans le ciel » est le même Être que Jésus appelle aussi « notre Père qui es au ciel » (Mat. 6 : 9). • Se fondant sur ce genre de remarques élémentaires, certains spécialistes bibliques ont tiré la conclusion suivante : au temps du Sauveur, les juifs avaient coutume de désigner Dieu sous le nom d’Homme (M. Ford), et, en particulier (épisode de la condamnation et de la crucifixion de Jésus pour blasphème), il semble clair que les juifs comprenaient  le terme « Homme » comme un nom de Dieu et « Fils de l’Homme » comme le nom-titre de son Fils (E. Freed). Ford, Massyngberbde. « ‘The Son of Man’ – A Euphemism ? ». Journal of Biblical Literature  87 : 257-66. Freed, Edwin. « The Son of Man and the Fourth Gospel ».Journal of Biblical Literature 86 : 402-29. • Cette doctrine a été conservée par une branche gnostique du christianisme dont les textes ont été découverts à Khénoboskion, près de Nag Hammadi, non loin de Louqsor, en 1945 (2 ans avant la découverte des manuscrits de la Mer Morte, à Qumran). Dans certains de ces textes, on découvre que : 1) le Dieu Très-Haut est appelé « l’Homme » (Second Traité du Grand Seth 52 : 36 ; L’Épître d’Eugnoste le Bienheureux 8 : 32 ; La Sophia de Jésus 104 : 1) ; 2) le Père du Fils de l’Homme avait reçu le titre  d’« Homme Immortel » (L’Épître d’Eugnoste le Bienheureux 76 : 4-5, 11 ; La Sophia de Jésus 101 : 10-11, 21) et même celui de « Premier Homme », probablement en tant qu’archétype de l’homme terrestre qu’il a créé à son image (L’Épître d’Eugnoste le Bienheureux 78 : 3 ; La Sophia de Jésus 102 : 21 ; 103 : 22 – 104 : 9 ; 105 : 5 ; 109 : 5 ; 112 : 7, etc.) ; 3) trois autres titres venaient compléter tout cela : « le Père de Vérité », « l’Homme de Vérité » et « l’Homme de la Grandeur » (Second Traité du Grand Seth 53 : 3-5, 17 ; 54 : 9). Simone Pétrement explique ainsi l’origine et l’importance de cette doctrine gnostique : Il est naturel que certains gnostiques, considérant le Christ comme le Fils de Dieu et lisant dans les évangiles qu’il s’appelle lui-même Fils de l’homme, en aient conclu que le nom véritable de Dieu, selon le Christ, est « l’Homme ». (…) [L]e nom que se donne le Christ semble impliquer immédiatement, sans qu’il soit besoin d’un raisonnement abstrait sur le divin et sur l’humain, que le Christ appelait son Père du nom d’Homme et qu’il a voulu lui-même nous enseigner à l’appeler ainsi. Gibbons, Joseph. « The Second treatise of the Great Seth. » The Nag-Hammadi Library. New-York, Harper & Row, 1977. p. 331. Parrott, Douglas. « Eugnostos the Blessed and the Sophia of Jesus-Christ. »  The Nag-Hammadi Library. New-York, Harper & Row, 1977. pp. 214-16, 219, 221-24.Pétrement, Simone. Le Dieu séparé, les origines du gnosticisme. Paris, Cerf, 1984. pp. 154-55.

[24] Cité par Bernard McGinn. Op. cit. p. 272.

[25] Adnès, Pierre. « Mystique, II, Théories de la mystique chrétienne. » Dictionnaire de Spiritualité16 volumes, Paris, Beauchesne , 1932-1994. 10 : 1905.

[26] Ibidem.

[27] Idem. 10 : 1906.

[28] Idem. 10 : 1905.

[29] Somme Théologique, 2a-2ae (2ème partie de la 2ème), question 180, article 5, solution 1.

[30] La position thomiste sera davantage développée à propos de L. Gardet au chapitre V.

[31] Actes 9 :1-7; 26 : 12-18.

[32] Actes 9 : 27; 26 : 15-16.

[33] Colossiens 2 : 9 (version Segond). À titre de comparaison, voici le même verset selon la version TOB (Traduction Œcuménique de la Bible) : « en lui habite toute la plénitude de la divinité, corporellement », avec en note la précision suivante : « Paul vise ici le corps du Christ (...) », ce qui est effectivement l’usage courant pour les exégètes bibliques d’interpréter l’adverbe « corporellement » en relation avec l’état incarné du Christ.

[34] Dans un chapitre intitulé “Prophètes et Mystiques”, Hugh Nibley parle, à propos de l’expérience suprême des mystiques, de ces « moments d’union indéfinissable et incommunicable avec quelque chose dont la nature leur échappe totalement ». Il est important, au passage, de remarquer pourquoi la théorie de l’extase est nécessaire dans le système de Plotin (et donc dans tout le mysticisme d’inspiration néo-platonicienne).  Si l’on définit Dieu comme l’Un, c’est-à-dire comme l’unité pure, ou l’unité en soi, ou encore la simplicité absolue (oter cette parenthese), il faut cependant, corrélativement, trouver un moyen spirituel adéquat qui permette à l’âme humaine d’avoir accès à un tel objet divin. Pour correspondre à un tel objet, il faut en nous quelque chose qui y soit analogue, il faut un mode de connaître qui emporte l’abolition de la conscience. (…) Ce mode de communication pure et directe avec Dieu, qui n’est pas la raison, qui n’est pas l’amour, qui exclut la conscience, c’est l’extase. (Art. Mysticisme)Les alexandrins [Plotin et l’école philosophique d’Alexandrie] (…) s’étaient fait de Dieu des théories qui le réduisaient à ce que l’homme lui-même devient dans l’extase. Le dieu des alexandrins (…) n’a ni volonté, ni intelligence, ni liberté, ni action, ni providence. C’est une creuse et vide abstraction, c’est un néant, tout comme dans l’extase l’homme n’est qu’un néant indéfinissable. Les alexandrins, et Plotin en particulier, retrouvaient donc dans l’extase le dieu qu’ils s’étaient forgé dans leurs insoutenables théories. (Art. Extase). Article « Extase ». Dictionnaire des sciences philosophiques. Franck, M. Ad, édit. Paris, Hachette, 1885. p. 509. Article « Mysticisme ». Ibidem. p. 1162. Nibley, Hugh.The World and the Prophets. Volume 3 de la série : The Collected Works of Hugh Nibley. 15+ volumes. Salt Lake City, Deseret Book Company et F.A.R.M.S., 1986-. p. 107. 

[35] Alvarez, Tomáz. « Thérèse de Jésus (Avila) ». Dictionnaire de Spiritualité, 15 : 647. Paris, Beauchesne, 1932-1994.

[36] Idem. 

[37] Du grec apophatikos : négatif.

[38] Du grec kataphatikos : affirmatif.

[39] Egan, H. D. Christian mysticism : The future of a tradition. New-York, Pueblo, 1984. p. 31. La différence sans doute la plus essentielle entre la voie positive ou cataphatique et la voie négative ou apophatique porte sans doute sur le point suivant : alors que, dans la première voie, l’âme vise à rencontrer directement Dieu au cours d’une expérience immédiate de sa présence spirituelle, c’est paradoxalement tout le contraire dans la seconde voie : l’âme vise à rencontrer Dieu de manière indirecte, c’est-à-dire en tant qu’Il est absent, dans la mesure où la très vive expérience de son absence révèle en fait sa présence la plus profonde ! Explication de Bernard McGinn (sommité actuelle en la matière) : les mystiques de la voie silencieuse ou apophatique, depuis le Pseudo-Denys, parviennent à une intense conscience du fait que « le ‘Dieu réel’ devient une possibilité [d’expérience] à la condition que les nombreux faux dieux (y compris le Dieu de la religion) se soient évanouis et que l’on soit mis en présence de l’abîme effroyable du néant total ». Cela revient donc à soutenir deux thèses extrêmement hardies, et qui ne font, du reste, pas particulièrement honneur au christianisme doctrinal de ces mystiques : 1) le « Dieu de la religion » (donc de la Bible !) n’est pas le « Dieu réel », mais juste un « faux dieu » parmi d’autres ; 2) le « Dieu réel » est au fond l’équivalent du néant – idée plutôt curieuse qui remonte à Plotin. Bernard McGinn. Op. cit. p. xviii.

[40] Wainwright, William. Mysticism. A Study of its Nature, Cognitive Value and Moral Implications. Madison, Wisconsin, The University of Wisconsin Press, 1981. p. 1.

[41] Ce commentaire expose la pensée de Wainwright dans le seul domaine de la mystique introvertie et théiste qui nous intéresse ici, mais précisons quand même que sa définition concerne toute expérience mystique, recouvrant ainsi les 2 grands types qu’il appelle « introverti » et « extraverti ».

[42] L’adjectif « fruitif » et le substantif « fruition », en vogue dans le domaine de la mystique, sont de la même famille que le mot ordinaire « fruit » (du latin fructus, qui vient de frui : jouir de) et désignent donc une expérience de jouissance, de satisfaction savoureuse.

[43] Gardet, Louis. La mystique. Paris, P.U.F., 1970. p. 5.

[44] Idem. Expériences mystiques en terres non chrétiennesParis, Alsatia, 1953. p. 87

[45] Hollenback, Jess Byron. Mysticism. Experience, response, and empowerment. University Park, Pennsylvania, The Pennsylvania State University, 1996.

[46] Ibidem. pp. 37-38.

[47] Ibidem. p. 37.

[48] Carmody, Denise et John Carmody. Mysticism, Holiness East and West. Oxford, Oxford University press, 1996. pp. 221-225.

[49] cf. la fameuse remarque ironique de Nietzsche dans Par-delà le bien et le mal (1886) : « Le christianisme est un platonisme pour le peuple ». cf. aussi le fait suivant : la philosophie de Platon a exercé une telle fascination sur les esprits chrétiens que certains en étaient arrivés à penser qu’elle avait été pratiquement révélée par Dieu, témoin cette déclaration stupéfiante d’Eusèbe de Césarée (IVème siècle) : « Platon est un Moïse qui parle grec. » (Caratini. Op. cit. p. 210). L’idée remonte en réalité à Clément d’Alexandrie (IIème siècle) qui justifiait sa platonisation du christianisme par la formule suivante : Platon était le Moïse attique (= d’Athènes) (Armstrong, Karen. Op. cit. p. 98). 

[50] Une telle affirmation des Carmody doit s’entendre bien sûr de la philosophie grecque, dans ses formes platonicienne, aristotélicienne et néo-platonicienne (en relation avec la doctrine de l’immatérialité et de l’impersonnalité divines), mais il faut bien souligner qu’à l’origine, les dieux du Panthéon de la religion grecque étaient conçus comme corporels et personnels, comme chacun sait.

[51] Ennéades. VII, 3, 2.

[52] Voici une explication détaillée de la position fondamentale de Plotin : La vraie unité absolue [= l’Un] est, à proprement parler, ce qui n’est pas, ce qui ne peut même se nommer, l’innommable comme dit Plotin. (…) À force de vouloir affranchir Dieu de toutes les conditions de l’existence finie, il en vient à lui ôter les conditions de l’existence même [l’Un n’a ni existence (il n’est pas) ni essence (il n’est rien)] ; il a tellement peur que l’infini [= Dieu] ait quoi que ce soit de commun avec le fini [= toute réalité ordinaire], qu’il refuse de reconnaître que l’être est commun à l’un et à l’autre, sauf la différence du degré, comme si tout ce qui n’est pas [par exemple, l’Un] n’était pas le néant même ! La fin de ce texte revient, semble-t-il, à accuser Plotin de se payer de mots : à la manière d’un sophiste, sa théorie paradoxale ne fait qu’utiliser le langage d’une façon abusive et intellectuellement malhonnête, en le détournant de son sens normal. Il est sans doute possible, en outre, de reprocher à Plotin d’avoir inventé le genre de la philosophie-fiction. Morale de cette histoire : en philosophie, comme partout ailleurs, il est nécessaire de cultiver une stricte hygiène intellectuelle : une pensée saine dans un langage sain. Article « Mysticisme ». Dictionnaire des sciences philosophiques. Franck, M. Ad, édit. Paris, Hachette, 1885. p. 1162-63.

[53] Une autre remarque perspicace d’un grand intérêt, avancée par les Carmody, est la suivante : contrairement au christianisme oriental (orthodoxe), le christianisme occidental (catholique et protestant) a été lourdement marqué par l’héritage d’Augustin qui incline vers le pessimisme au sujet de la nature humaine tout autant que vers une « prédilection pour la croix du Christ, plutôt que pour sa résurrection » (Op. cit. p. 219). N’y aurait-il pas ici l’une des principales sources qui ont permis l’éclosion de la théorie de la voie négative et qui l’ont constamment alimentée ? En tout cas, l’une des sources directes et reconnues de la via negativa du Pseudo-Denys est assurément la théologie négative, intégrée au christianisme au moins dès le IVème siècle. Celle-ci établit le constat du contraste insurmontable entre un dieu absolument transcendant et la raison humaine finie et limitée, puis propose une méthode négative (négation des prédicats et catégories de la raison, limités et opposés : grand-petit, bien-mal…), au cours d’une ascension dans l’abstraction qui sert d’échelle permettant à l’âme de s’élever vers le divin. Il est à peine besoin de souligner que cette théologie a tout l’aspect d’un théocentrisme et implique une attitude fortement intellectualiste, accompagnée corrélativement d’une certaine sècheresse affective. On comprendra sans doute pourquoi Thérèse d’Avila – personnalité dotée d’une affectivité puissante et même, très probablement, prédominante – n’a guère été séduite par une telle voie de l’abstraction froide et désincarnée.

hibou ecrit Cette petite Emma est autiste mais a une voix merveilleuse

L’AUBE PARAIT AU NIGERIA

  
par Maurine Jensen Proctor
© Meridian Magazine

Ndlr : Les citations et les extraits de cet article sont tirés en grande partie du livre d'Alexander B. Morrison, The Dawning of a Brighter Day : The Church in Black Africa.

Il est tentant de penser qu'il doit y avoir, dans l'air ou l'eau, une qualité de lumière qui incite les gens d’Afrique occidentale à croire en Dieu avec une telle ferveur. C’est peut-être simplement une soif qui provient de siècles de toutes sortes d'oppressions, depuis la guerre civile, la corruption, l'esclavage et la pauvreté jusqu’à la famine et au SIDA. Leur histoire a été tragique, l'image même de la misère, gravée à l'eau-forte dans les tonalités d’une douleur que rien n’a mitigé. Pour une grande partie du monde, l'Afrique a été le continent oublié, mais pas pour Dieu.

Ce qu’on appelait par le passé la Côte d'Or de l'Afrique – cette courbe qui dépasse du continent comme le sommet d'un cornet de crème glacée – est effectivement en or. Elle est pleine d'une lumière dorée dans l’âme des croyants et d’amis de l'Église qui sont plus que de l'or.


Le 7 août, quand le temple d'Aba sera consacré, il sera le troisième temple d’Afrique (avec Johannesburg en Afrique du Sud et Accra au Ghana), et le deuxième d’Afrique occidentale. Chose plus importante, il est construit dans un pays, comme le Ghana, où les gens ont spontanément voulu être saints des derniers jours et ont formé leurs propres assemblées longtemps avant que les missionnaires arrivent.

Ce n’est pas ici, contrairement à tant d'autres pays, qu’il a fallu que les missionnaires insistent et frappent parfois en vain pour trouver des gens à qui enseigner la vérité. L'Église a grandi spontanément et a pris racine grâce aux sacrifices de beaucoup de missionnaires locaux. Au départ, ce ne sont pas des missionnaires qui sont allés en Afrique occidentale à la recherche de convertis. Au lieu de cela, ce sont les Africains qui ont réclamé l'Évangile à grands cris.

Selon Alexandre Morrison, « la plupart de ceux qui ont écrit ne savaient pas grand-chose de l'Église, mais, poussés par l'Esprit, ils savaient, d’une certaine façon, qu'ils devaient en savoir plus. Ils lisaient et relisaient des brochures et des feuillets missionnaires, qui étaient parvenus en Afrique de diverses façons. Beaucoup de ceux qui les ont lus ont été touchés par l'Esprit et ont compris qu'ils avaient trouvé un grand trésor, une perle de grand prix. D'autres ont entendu parler de l'Église par le bouche à oreille, par un frère, un cousin ou un ami qui avait étudié aux États-Unis ou ailleurs. Eux aussi ont réfléchi, prié et cru.

« Lentement, spontanément, un miracle a commencé à se produire. Indépendamment les uns des autres et sans savoir ce que les autres faisaient, plusieurs groupes d’humbles Africains, chercheurs de vérité au Nigeria, ont commencé à s'organiser en églises. Ils ont construit de petites chapelles et ont modelé, du mieux qu’ils le pouvaient, leurs réunions, leur doctrine, leur organisation et même leur nom sur l'Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours. N’ayant pas l'autorité de la prêtrise pour ce qu'ils faisaient, il y avait inévitablement des erreurs et des omissions dans ce qu’ils faisaient et ils n’étaient saints des derniers jours que de nom. »



Pendant deux décennies avant que la révélation sur la prêtrise ne soit reçue, des lettres d’Africains demandant « des livres saints » ont afflué au siège de l’Église. Pendant les années 1960, l’Église a reçu plus de lettres du Nigeria et du Ghana que du reste du monde. Des brochures missionnaires, des feuillets, quelques exemplaires du Livre de Mormon étaient parvenus en Afrique et avaient été passés d’un ami à l'autre, lus et relus, aimés comme véhicules précieux de l'Esprit. « Venez chez nous », disaient les Nigériens. Ils assaillaient le siège de l’Église de lettres de supplication, espérant être baptisés et organisés comme faisant partie du royaume.

Une visite
 
Frère Morrison dit : « L’Église n'ignorait pas ce qui se passait au Nigeria et ailleurs en Afrique occidentale. À plus d'une occasion des représentants furent envoyés pour évaluer la situation et pour faire rapport à la Première Présidence. » En 1960, Glen G. Fisher, qui rentrait chez lui après avoir été président de la mission d’Afrique du Sud, s'arrêta au Nigeria pour se rendre compte de ce qui s’y passait.

Le premier obstacle qu’il rencontra à son arrivée à Lagos fut simplement de localiser les gens qui avaient écrit à l'Église des suppliques aussi ferventes. Le receveur des postes lui donna l’adresse de trois églises où il pourrait trouver l'homme qu'il cherchait, et à la première, à l’ombre de la véranda, il trouva quatre hommes en pleine discussion. Quand il leur dit qu’il était missionnaire mormon, ils lui prirent les deux mains. « Jamais je n’ai reçu d’accueil plus sincère et plus enthousiaste, dit-il. Ils m'ont passé une chaise et pendant trois heures nous avons parlé des enseignements de l'Église. »

« Une visite à leurs églises m'a convaincu que les membres de l'assemblée vivaient dans une pauvreté extrême », écrit le président Fisher. Dans une église en particulier, j'ai remarqué qu’il n’y avait pas de sièges, pas d’instruments de musique, pas de chaire. Le dirigeant du groupe avait son matériel dans une caisse en bois qu'il utilisait comme chaire. Le matériel se composait de quelques bibles, de quelques brochures missionnaires, des Articles de Foi de James E. Talmage et d’Une œuvre merveilleuse et un prodige, de LeGrand Richards. J’ai trouvé cette même littérature dans toutes les églises que j'ai visitées. Il y avait également un exemplaire du Livre de Mormon dans l’une des églises. C’est à partir de cette documentation qu’une église avait été organisée sur le modèle de l'Église mormone.

« J'ai découvert que depuis un certain nombre d'années, ils préparaient leur assemblée pour le baptême dans l'Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours. Leur président m'a dit qu'ils avaient deux assemblées avec un total de plus de mille personnes et il a déclaré avec une certaine fierté que pas un seul ne fumait ni n’utilisait des boissons alcoolisées. Les membres payaient aussi la dîme et ils avaient pu accumuler des fonds suffisants pour construire deux petites chapelles. » (Lettre de Glen G. Fisher à S. C. Brewerton, M.D., en date du 16 juillet 1984 ; copie en la possession d'Alexander Morrison.)

Les premiers membres du Nigeria

Les premiers convertis du Nigeria ont été Anthony et Fidelia Obinna. Dans la langue igbo, Obinna signifie « quelqu’un qui est cher à son père » et c’était le cas d'Anthony. Selon frère Morrison, « son père, Ugochukwu (« don de Dieu ») Obinna, était fermier, commerçant et juge local, ainsi qu'adorateur d'idoles et polygame. Chaque année, les parents d'Anthony promettaient à leurs dieux des dons de chèvres, de moutons, et de poulets, ainsi que des fruits et des légumes, pour qu’ils leur protègent la vie, à eux et à leurs enfants. Ugochukwu était un conciliateur, un amoureux de la vérité qui détestait le mensonge et le mal et était influent dans sa localité.



« Quand Anthony était enfant, il n'était pas facile de faire des études. À l’époque, les Nigériens avaient peur des blancs et ne voulaient rien avoir affaire avec eux. Ils détestaient ceux qui voulaient que leurs enfants aillent à l'école, préférant que ceux-ci restent à la maison pour faire de l'agriculture de subsistance. Seuls les enfants qui étaient considérés comme membres inutiles de la famille étaient autorisés à aller à l'école.

« En 1937, un visiteur anglais parla au père d'Anthony ; contrarié de ce qu'il ne pouvait pas comprendre l'étranger, Ugochukwu décida qu'Anthony irait à l'école. C’est ainsi que le jeune garçon alla tout d’abord dans des écoles locales et plus tard dans des écoles à Jos, une ville du nord du Nigeria.

Dieu avait une œuvre à faire faire à Anthony. Voici son histoire en ses propres termes :

« En novembre 1965, j’ai reçu la visite en songe d’une personne de haute taille ayant une canne à la main droite. Il m’a demandé si j'avais lu l’histoire de Christian et de Christiana dans A Pilgrim’s Progess de John Bunyan [1]. Je lui ai dit que je ne m’en souvenais plus et il m’a dit de la relire. Au bout de quelques mois, le même personnage m’est de nouveau apparu, m’a conduit à un très beau bâtiment et m’a montré tout ce qui s’y trouvait. Ce personnage m’est apparu trois fois.

« Pendant la guerre civile nigérienne, quand nous avons dû rester à la maison, j'ai pris un vieil exemplaire du Reader’s Digest de septembre 1958. Je l'ai ouvert à la page 34 et j’y ai vu une image du même beau bâtiment que j'avais visité dans mon rêve et je l’ai immédiatement reconnu. Le titre était : « La marche en avant des mormons ». Je n’avais encore jamais entendu le mot mormons. J'ai commencé à lire l'histoire à cause de l'image du bâtiment que j'avais vu dans mon rêve. J'ai découvert que c’était l’histoire de l'Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours.

« À partir du moment où j'ai fini de lire l'histoire, je n'ai plus eu de repos de l'esprit. Mon attention tout entière était concentrée sur ma nouvelle découverte. Je suis immédiatement sorti en courant pour le dire à mes frères, qui ont été stupéfaits d'entendre l'histoire. (« Voice from Nigeria », Ensign, décembre 1980, p. 30.)

Frère Morrison raconte : « En raison de la guerre civile, Anthony ne put pas écrire au siège de l'Église à ce moment-là pour obtenir plus de renseignements. Quand le blocus prit fin en 1971, il put faire passer une lettre, et il reçut en réponse des brochures, des feuillets et un exemplaire du Livre de Mormon. Il lui fut dit que l’Église ne pouvait pas être organisée à ce moment-là au Nigeria, mais Anthony continua à lire et à prier en demandant à Dieu d'ouvrir la porte pour lui et sa famille.

« Il fut bientôt en butte à des persécutions, à des insultes et à des mauvais traitements, mais il était soutenu par sa conviction : « Je savais que j’avais découvert la vérité et les menaces des hommes ne pouvaient pas nous émouvoir, mon groupe et moi. »

La réception de la prêtrise
 
Ces croyants africains, qui étaient touchés par l'Esprit, ont dû tenir bon dans leur croyance en vue d’un jour futur. Ce jour est arrivé le 9 juin 1978, quand le président Spencer W. Kimball a annoncé qu'une révélation avait été donnée, accordant la prêtrise à tous les hommes dignes.

Plus tard, Jude Inmpey, de la région d'Aba, au Nigeria, a raconté un rêve. « Il rêva qu’il assistait à une grande manifestation où l’on jouait de l’orgue, mais l'orgue faisait un bruit pénible. En y regardant de plus près, il constata que l'organiste ne se servait que des touches blanches. Il en reçut l’interprétation un peu plus tard à une réunion de l’Église : « L’Église a pendant beaucoup d'années joué avec les touches blanches et maintenant elle se sert des blanches et des noires, et la musique est beaucoup plus jolie. »

Les premiers missionnaires
 
En novembre 1978, Edwin et Janath Cannon et Rendell et Rachel Mabey furent envoyés au Nigeria et au Ghana comme représentants spéciaux de la mission internationale. Pendant l'année où ils travaillèrent, il était parfois difficile de trouver de la nourriture, mais pas des convertis pour l’Église. Quand les missionnaires arrivèrent, les gens s’alignèrent, vêtus de blanc, avec des larmes de joie, pour être baptisés. En même temps, William Billy Johnson, du Ghana, se rappelle que frère Cannon perdit tant de poids qu’il flottait dans son pantalon et il avait parfois une démarche bizarre pour ne pas le perdre.

Il y avait beaucoup à faire et beaucoup à corriger. Il fallut mettre fin à des pratiques contraires aux règles de l’Église, comme la collecte, les danses, l’usage de tambours et les alléluias pentecôtistes lors des réunions de l’Église. Mais les gens étaient enthousiastes, humbles et réceptifs et passèrent bien vite à des pratiques plus acceptables pour le Seigneur.



Enfin le grand jour arriva. Le 21 novembre 1978, 19 personnes, dont les Obinna, furent baptisées par les frères Mabey, Cannon et A. Bruce Knudsen et une branche fut organisée avec Anthony comme président et Fidelia comme présidente de Société de Secours. La nouvelle présidence de branche écrivit une lettre enthousiaste à la Première Présidence :

« Chers frères,
« Tous les membres de l'Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours de cette partie du Nigeria ont le plaisir de vous remercier, vous et les saints des derniers jours du monde entier d'avoir ouvert la porte pour que l'Évangile nous parvienne dans sa plénitude. Nous sommes heureux des nombreuses heures que vous avez passées dans la salle d’étage du temple à supplier le Seigneur de nous amener dans la bergerie. Nous remercions notre Père céleste d'avoir entendu vos prières et les nôtres et d’avoir confirmé par révélation le jour promis depuis longtemps et de nous avoir accordé la sainte prêtrise avec le pouvoir d'exercer son autorité divine et de jouir de toutes les bénédictions du temple. Il ne fait aucun doute que l’Église ici va grandir, devenir un grand centre pour les saints et apporter du progrès au peuple du Nigeria comme elle le fait partout dans le monde.

La progression de l'Évangile au Nigeria
 
La lettre était prophétique. L’Église s'est répandue comme un feu de broussailles au Nigeria avec plus de 68.000 membres aujourd'hui. Beaucoup ont fait des études, certains ont du mal à gagner leur vie. Beaucoup ont été baptisés au Nigeria, certains ont trouvé l’Église en travaillant à l'étranger et sont rentrés au pays à la recherche de l'Évangile.

Frère Morrison raconte une histoire émouvante : « Au Nigeria, comme ailleurs dans les pays en voie de développement, les présidents de mission sont constamment à la recherche de personnes qui ont été baptisées ailleurs et se sont installées en des endroits isolés, très éloignés des unités organisées de l’Église. Quand on finit par localiser ces « brebis perdues », elles ne savent souvent pas grand-chose de l’Église, ayant oublié une grande partie de ce qui leur était cher par le passé.

« Chose triste à dire, quelques-uns ne veulent pas vraiment qu’on les trouve. Après avoir perdu leur ancrage à la barre de fer, ils tombent dans le gouffre ténébreux du péché et de la rébellion. Par contre, il n’est pas rare que l’on trouve une âme noble – une âme qui désire vivement goûter aux fruits délicieux de la communion des saints et qui accueille nos émissaires le cœur ouvert et les bras ouverts. L'histoire suivante est celle d’une de ces âmes nobles.
 
« Vers la fin de 1987, Robert E. Sackley, alors président de la mission de Lagos (Nigeria), estima que le moment était venu d’étendre l’Église vers le nord et l'ouest du centre où elle était forte dans les états orientaux d'Imo et de Cross River. Une des villes qu'il décida d'ouvrir était Enugu, l'ancienne capitale britannique du Nigeria oriental. Il était certain que parmi les habitants de ce bel endroit se trouvaient les élus de Dieu, qui attendaient qu’on leur enseigne l'Évangile.

« À une soixantaine de kilomètres au nord d'Enugu se trouve la ville de Nsukka, où est situé le campus de l'université du Nigeria. Le président Sackley avait entendu dire qu'un professeur de l'université avait été membre de l’Église en Amérique. Il avait même le nom de l'homme : le professeur Ike Ikeme, un Nigérien qui avait obtenu un doctorat en sciences de l'alimentation en 1981 de l'université de Purdue en Indiana. Le président Sackley, qui est un des grands bergers de l’Église, résolut d’essayer de localiser le professeur Ikeme. Il éprouvait un sentiment étrange au sujet de cet homme, un sentiment qui les poussa, sœur Sackley et lui, à faire le voyage de 225 kilomètres depuis Aba pour essayer de le trouver. Quand ils arrivèrent à l'université, le président Sackley se vit rapidement confirmer qu'il y avait en effet un professeur Ikeme au département des sciences de l'alimentation.

« Malheureusement, lui dit-on, l'homme était en vacances et n'était pas au campus ce jour-là. Pendant qu'il se trouvait dans le bureau à essayer de trouver quelqu'un qui savait où localiser le professeur Ikeme, un homme qui était là prit la parole : « Je le connais. Il vit très près de chez moi. Il est chez lui aujourd'hui. Suivez-moi, je vais vous conduire. »
 
« Les Sackley allèrent jusque chez le professeur Ikeme et frappèrent à la porte. Celle-ci s’ouvrit et l’homme jeta d’abord un coup d'œil sur la voiture portant le logo de l’Église, puis sur le président Sackley. Quand celui-ci déclara : « Je cherche le professeur Ikeme », l'homme répondit avec un sourire : « C’est moi et, vous, vous êtes le président de mission. Soyez le bienvenu. Il y a six ans que je vous attends. »


« Il présenta alors son épouse et trois petits enfants. Ravi d’avoir trouvé son homme, le président Sackley dit : « Professeur Ikeme, êtes-vous membre de l’Église ? » Pour toute réponse, le professeur le conduisit dans pièce du fond où des vêtements étaient pendus à une corde à linge d'intérieur. Maintenant tout était clair pour le président Sackley. « Je vois que vous êtes un membre de l’Église qui a reçu sa dotation. » Frère Ikeme répondit : « Un membre de l’Église qui a reçu sa dotation et qui est très engagé. » Un des élus de Dieu avait été trouvé.
 
« Pendant six ans, Ike Ikeme avait fidèlement vécu dans l'obéissance à toutes les alliances qu'il avait faites dans le saint temple, ne sachant pas s'il aurait encore un jour la possibilité de fréquenter les saints dans cette vie. Pendant ce temps, il avait gardé le contact avec les missionnaires qui l'avaient instruit en Amérique.
 
« L'un d'eux, une femme de Salt Lake City, lui écrivait régulièrement et lui disait qu'il ne devait jamais perdre la foi, parce que le jour viendrait où il pourrait rétablir le contact avec l’Église. Ainsi soutenu, Ike travailla, pria et persévéra. Il dit à sa femme : « J’ai attendu le temps du Seigneur. Tu sais que le temps du Seigneur est le meilleur. »
 
Le premier pieu au Nigeria
 
En 1988, frère Maxwell forma le premier pieu à Aba et parla du jour où la prêtrise avait été accordée à tous les hommes dignes. « J'ai pleuré de joie ce jour-là. Le mouchoir avec lequel j'ai essuyé mes larmes, je l’ai repris chez moi et j’ai dit à ma femme de ne pas le laver. Je l'ai mis dans mon livre de souvenir, portant toujours la marque de mes larmes de joie. Ce dimanche, j'ai un deuxième mouchoir qui a essuyé des larmes de joie. Je vais le reprendre chez moi et le mettre dans mon livre de souvenir à côté de l'autre mouchoir. »

Quand David Eka, le nouveau président de pieu d'Aba, fut scellé à sa femme Ekaete au temple de Londres, ils eurent la stupéfaction, quand ils entrèrent dans la salle de scellement, d’y rencontrer beaucoup d'amis qui voulaient assister à ce merveilleux événement. Frère Morrison dit : « Pendant qu'ils se mettaient à genoux à l'autel sacré, lors de la cérémonie de scellement dirigée par Neal A. Maxwell, j'ai vu en imagination non seulement un beau jeune couple, mais un peuple tout entier se lever dans la vérité et la justice pour accepter la plénitude de l'Évangile du Christ. Je l’ai vu venir, d’abord au goutte à goutte, mais bientôt comme une vague, pour recevoir les bénédictions divines du temple. Et j'ai vu un continent naître dans le royaume de Dieu. »



Qui sont ces gens, ces gens merveilleux, qui ont un tel esprit de foi dans un pays parfois brutal qui en a rendu d’autres enclins aux déprédations les plus sinistres ? L’Église connaît une expansion non seulement rapide, mais solide et fermement implantée en Afrique et l'Évangile est l'espoir de ce continent. L'Afrique est comme l'Angleterre quand les missionnaires sont arrivés la première fois en 1837 – prête pour la moisson. C'est une moisson abondante, une récolte joyeuse de gerbes.

Ce week-end, quand le temple d’Aba, au Nigeria, sera consacré, il sera pour un peuple pour qui une très longue attente est terminée.

NOTE

[1] « Le cheminement du pèlerin », allégorie représentant le cheminement du chrétien en route vers Dieu. L’auteur est un écrivain anglais du 17e siècle.



hibou ecrit Cette petite Emma est autiste mais a une voix merveilleuse

L'ART CHEZ LES MORMONS


La vision évangélique


des arts

Spencer W. Kimball

Membre du collège des Douze de 1943 à 1970
Président suppléant du collège des Douze de 1970 à 1972
Président du collège des Douze de 1972 à 1973
Président de l’Église de 1973 à 1985




Dans le monde d’aujourd’hui se sont levées des étoiles éclatantes dans le théâtre, la musique, la littérature, la sculpture, la peinture, les sciences et tous les domaines où les hommes peuvent exceller. Pendant de longues années j’ai imaginé les membres de I’Église accroissant considérablement leur position déjà forte dans le domaine de l’excellence jusqu’à ce que les yeux du monde entier soient sur nous. Le présidentJohnTaylor a fait cette prophétie en soulignant ses paroles par ces directives :

« Notez bien ce que je dis et écrivez-le et vous verrez si cela ne se réalise pas. Vous verrez le jour où Sion sera loin en avant sur le monde extérieur dans tout ce qui a trait à l’érudition dans tous ses aspects tout comme nous le sommes aujourd’hui en ce qui concerne les questions religieuses. Dieu attend de Sion qu’elle devienne un sujet de louanges et de gloire pour toute la terre de sorte que les rois entendant parler d'elle viendront contempler sa gloire… » (discours prononcé le 20 septembre 1857 ; voir TheMessenger, juillet 1953).

En ce qui concerne les maîtres, il doit certainement y avoir dans l'Église beaucoup de Wagner (Richard Wagner, 1813-1883) approchant de lui ou encore à venir, des jeunes ayant l'amour des arts, un talent excellent et le vif désir de créer. J'espère que nous pourrons produire des hommes plus grands que ce compositeur allemand, Wagner, mais moins excentriques, plus spirituels.

Qui d'entre nous na pas été fasciné par Aïdale Trouvère ou d'autres chef-d’œuvres de Verdi (1813-1900) ? N'y aurait-il plus jamais d'autre Verdi ni personne de supérieur à lui ? Ne pourrions-nous pas trouver et former un Bach (1685-1750) à qui la musique et en particulier la musique d’orgue et la musique chorale doivent presque autant qu’une religion a son fondateur, disent certains musiciens.

Nous prenons conscience de tout notre potentiel si nous avons des rêves et des visions d'avenir. Notre époque, notre temps, notre peuple, notre génération doivent produire des artistes de ce genre.

Brigham Young a dit : « Tout accomplissement, tout talent raffiné, toute réalisation utile dans les mathématiques, la musique et toutes les sciences et les arts appartiennent aux saints ». En parcourant l’Église, j'ai été bien des fois ravi d'entendre de merveilleuses voix. Je crois que tout au fond de la gorge des saints fidèles d'aujourd'hui et de demain se trouvent des qualités supérieures qui, si elles sont admirablement formées, peuvent égaler ou surpasser ces grands chanteurs d'aujourd'hui.

Les membres de l'Église doivent être égaux ou supérieurs à n'importe qui d'autre en capacités naturelles, en formation étendue, ayant en plus le Saint-Esprit qui leur apporterait la lumière et la vérité. Avec des centaines d' « hommes de Dieu » et leurs associés ainsi bénis, nous avons la base d'un groupe de gens talentueux de plus en plus efficaces et dignes.

On a demandé à un grand artiste laquelle de ses représentations avait été la plus grande. Sa réponse : « La prochaine ». Si nous recherchons la perfection - ce qu'il y a de mieux et de plus grand - et ne nous contentons jamais de la médiocrité, nous pouvons exceller. Dans le domaine de la composition et de l'interprétation, pourquoi quelqu'un ne pourrait-il pas écrire un oratorio plus grand que le Messie, de Haendel ? On na encore ni composé ni représenté ce qu'il y avait de mieux. On peut utiliser l'apparition du Christ aux Néphites comme sujet d’un chef-d'œuvre plus grand. Nos artistes de demain pourront écrire et chanter le retour spectaculaire du Christ avec puissance et grande gloire sur la terre américaine et l'installation du royaume de Dieu sur la terre dans notre dispensation.

Aucun Haendel ni aucun autre compositeur du passé, du présent ou de I’avenir ne pourra jamais représenter suffisamment ce grand événement. Comment pourrait-on jamais décrire par la parole et la musique les gloires de la venue du Père et du Fils et du rétablissement des doctrines, de la prêtrise et des clefs s'il n'est un saint des derniers jours inspiré, instruit de l'histoire, des doctrines et des révélations et ayant une capacité et une formation musicales riches ?

George Bernard Shaw, le dramaturge et critique irlandais (1856-1950), a donné une approche de la vie en ces termes : « Certains voient les choses et disent : ‘Pourquoi ?’ En ce qui me concerne, je rêve de choses qui n'existent pas et je dis : ‘Pourquoi pas ?‘ Notre monde a tant besoin de gens qui rêvent de choses qui n'existent pas et qui demandent : ‘Pourquoi pas ?‘ »

Et Niccolo Paganini, le violoniste italien (1782-1840) ! Pourquoi ne pouvons-nous pas découvrir, former et présenter beaucoup de Paganini et d'autres artistes aussigrands ? Et ne présenterons-nous pas au monde musical un pianiste capable d’exceller la puissance étonnante d'exécution, la noblesse de sentiment du célèbre pianiste et compositeur hongrois Liszt (1811-1886) ? Nous avons déjà eu des artistes de talent au piano, mais j'ai l'espoir secret de vivre assez longtemps pour entendre et voir au piano un plus grand artiste que Paderewski, homme d'État, compositeur et pianiste polonais (1860-1941). Assurément, tous les Paderewski ne sont pas nés en Pologne au siècle dernier ; tous les gens de talent ayant une originalité créatrice aussi éminente, ayant une puissance nerveuse aussi grande et un aspect aussi romantique ne se sont pas limités à un seul corps et à deux mains ! Il est certain que ce célèbre pianiste, à la carrière ardue et brillante, n'a pas été le dernier de ce genre d'homme à naître !

Mais alors nous demandons : « Pourra-t-il jamais y avoir un second Michel-Ange ? » Son David à Florence et son Moïse à Rome suscitent l'admiration la plus fervente. Tous ces talents furent-ils épuisés en ce siècle lointain ? Ne pourrions-nous pas trouver un talent vivant comme celui-ci, mais avec une âme dépourvue d'immoralité, de sensualité et d'intolérance ?

On a dit que beaucoup de grands artistes étaient des pervertis ou des gens immoraux et dégénérés. En dépit de leur immoralité, ils sont devenus des artistes grands et célèbres. Quel serait le résultat si on découvrait un même talent chez des hommes purs et exempts de vices et ayant ainsi droit aux révélations ?

Puis il y a Shakespeare (1564-1616). Tout le monde cite Shakespeare. Ce poète et dramaturge anglais a été prodigieux dans ses productions. Son Hamlet, son Othello, son Roi Lear, son Macbeth ne sont que des préludes à la profusion de ses productions. Y a-t-il qui que ce soit d'autre qui ait eu des talents aussi variés, qui ait eu autant de talent, ait été aussi remarquable dans son art ? Et cependant le monde n'a-t-il produit qu'un seul Shakespeare ?

Comme notre monde a besoin d'hommes d'État ! Et nous demandons de nouveau avec George Bernard Shaw : « Pourquoi pas ? » Nous avons la matière première, nous avons les facilités, nous pouvons exceller dans la formation. Nous avons le climat spirituel. Nous devons former des hommes d'État et pas des démagogues, des hommes intègres et non pas des faibles qui vendent leur droit d'aînesse pour un plat de lentilles. Nous devons développer ces précieux jeunes que sont les nôtres pour qu'ils connaissent l'art d'être des hommes d'État, connaissent les gens et les conditions, connaissent les situations et les problèmes, mais aussi des hommes qui seront formés d'une manière si approfondie dans l'art de leur œuvre future et dans les principes fondamentaux de l'intégrité, de l'honnêteté et de la spiritualité, qu'il n'y aura aucun compromis dans les principes.

Il y a des années que j'attends que quelqu'un représente valablement dans la musique, l'histoire, la peinture et la sculpture l'histoire du rétablissement du royaume de Dieu sur la terre, les luttes et les contrariétés, les apostasies, les révolutions et les contre-révolutions intérieures de ces premières décades, l'exode, les contre-réactions, les transitions, l'époque des persécutions, ce miracle vivant qu'était Joseph Smith et à propos de qui nous chantons « Il vit Élohim lui-même, à sa droite Jésus-Christ » (Cantiques, n° 14) et le géant qu'était Brigham Young, colonisateur et bâtisseur.

Nous sommes fiers de l'héritage artistique que l'Église nous a donné depuis son début même, mais l'histoire complète du mormonisme n’a encore jamais été ni écrite, ni peinte, ni sculptée, ni dite. Il faut encore que des cœurs inspirés et des doigts talentueux se révèlent. Il faut que ce soient des membres fidèles, inspirés et engagés de l’Église qui donnent de la vie, du sentiment et une vraie perspective à un sujet aussi important. Ces chef-d'œuvres devraient passer pendant des mois dans chaque cinéma, couvrir toutes les parties du globe dans la langue des spectateurs, être écrits par de grands artistes, purifiés par les meilleurs critiques.

Avec l’inspiration du ciel, nos écrivains, nos spécialistes du cinéma, devraient pouvoir produire demain un chef-d'œuvre qui vivra éternellement. Notre propre talent rempli du dynamisme d'une cause pourrait introduire dans une telle histoire la vie, les battements de cœur, les émotions, l’amour, le drame, la souffrance, la peur, le courage ; et ils pourraient y mettre le grand chef, le grand Moïse moderne qui conduisit un peuple plus loin que de l'Égypte à Jéricho, qui connut des miracles aussi grands que le rocher d'Horeb, la manne dans le désert, les raisins géants, la pluie quand elle était nécessaire, les batailles remportées malgré l'infériorité des forces.

Prenez un Nicodème et mettez en lui l’esprit de Joseph Smith, qu’est-ce que vous avez ? Prenez un de Vinci ou un Michel-Ange ou un Shakespeare et donnez-lui une connaissance totale du plan du salut de Dieu et des révélations personnelles etpurifiez-Ie et ensuite jetez un coup d'œil sur les statues qu'il gravera et les peintures murales qu'il peindra et les chef-d'œuvres qu'il produira. Prenez un Haendel avec son effort concerté, son talent superbe, son désir fervent de dépeindre convenablement l'histoire et donnez-lui la vision intérieure de toute l’histoire véridique et de toute la révélation : quel maître vous aurez !

Nous devons nous rendre compte que l’excellence et la qualité sont le reflet de ce que nous ressentons à propos de nous-mêmes, de la vie et de Dieu. Si nous ne nous préoccupons pas beaucoup de ces choses fondamentales, cette insouciance se transmet dans le travail que nous accomplissons et notre travail devient pauvre et mal fait.

Le véritable artisanat, quel que soit le talent utilisé, est le reflet d'un engagement réel, et l’engagement réel reflète notre attitude vis-à-vis de nous-mêmes, de nos semblables et de la vie.


Sources :

• Tambuli, février 1978, p. 1 
• L’Étoile, mars 1978, p. 1


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